L’été de mes vingt ans 2/5

Alfred Pittet: treize gagnant

Après des années de privation, Alfred vit l’euphorie de la fin de la guerre à Bâle. Porteur de lait le jour, il découvre avec passion le cinéma, les bals jusqu’au bout de la nuit. Il a vingt ans

Des moments, des destins. Cette semaine, «Le Temps» va à la rencontre de résidents en EMS, pour qu’ils nous racontent l’été de leurs 20 ans. Un instant, une année qui permet de dérouler la pelote des existences, de l’enfance à l’automne.

L'épisode précédent:

Annonciade Torche, la fée d’atelier

Fribourg, au début des années 20. Un hameau niché au pied de la montagne. Là-bas, à Estavayer-Le-Gibloux, vit une famille de 17 enfants. A la treizième place: un dénommé Alfred Pittet. «Des fratries comme la mienne, on n’en voit plus tellement», sourit le vieil homme aujourd’hui âgé de 91 ans. Si son enfance rude lui a laissé des stigmates, elle aussi a guidé sa vie. «J’ai fait tous les métiers du monde, quand tu n’as rien il faut être débrouille.»

Sa chambre parsemée d’aquarelles encadrées ne laisse pourtant pas transparaître le manque. «Tout est encore un peu en chantier, précise-t-il, comme pour s’excuser. Je viens d’emménager.» Sa nouvelle maison? L’EMS la Chocolatière, à Echandens (VD). «Un matin, je ne pouvais plus me lever. Vivre seul n’était plus possible, alors je suis venu ici.» A ses pieds, une boîte remplie de photos rassemblées par ses neveux le replonge dans ses souvenirs.

Quelques pommes de terre

Son père Joseph, paysan, fait faillite lorsqu’il a 3 ans. «Il a dû tout vendre pour devenir domestique puis colporteur», explique le vieil homme, le visage auréolé de blanc. A pied, de village en village, il vend lacets, chaussettes et autres petits objets. Comme son paternel, le jeune Alfred mouille ses manches dès l’âge de 13 ans. Quand il n’est pas à l’école, il donne un coup de main aux champs, surveille le bétail, en échange de quelques pommes de terre. «Dix-sept enfants, ça fait beaucoup de bouches à nourrir…»

Lorsque la guerre éclate, Alfred travaille comme domestique à la ferme durant l’été. «Tous les bras étaient réquisitionnés pour sécuriser le pays. Nous les enfants, on faisait un travail d’hommes.» Des militaires partout, la faim qui le tenaille, les irritations, les coups de la patronne: les souvenirs amers d’une tâche trop grande pour lui s’accumulent. A sa majorité, Alfred est engagé comme ouvrier dans une mine de charbon à Palézieux (VD). Pas de formation? «Aucune. J’ai tout appris à l’œil.»

En 1946, Alfred part pour Bâle-Ville et devient porteur de lait. Il a 20 ans. «La guerre était finie, il régnait une ambiance euphorique.» Avec ses camarades de la laiterie Saladin, il va danser le soir après sa tournée. A «Volkhaus», la maison du peuple, le boogie-woogie résonne jusqu’au bout de la nuit. C’est aussi dans la cité rhénane qu’il pénètre pour la première fois dans une salle de cinéma. «On voyait de tout, surtout des films avec Greta Garbo.»

«Emerveillement permanent»

Le tout grâce aux «bonnes mains», ces pourboires que les clients lui offrent entre deux livraisons. Au passage, le jeune homme apprend un peu d’allemand, essentiellement «pour pouvoir parler aux filles». Le sourire lui vient aux lèvres lorsqu’il évoque cette époque d’abondance qui a changé sa vie. «On était bien accueilli, dans un émerveillement permanent.»

Mais l’accalmie est de courte durée. L’année suivante, sa mère le réclame à Estavayer-le-Gibloux: son frère Patrice, qu’il considère comme son jumeau, vient d’avoir un accident de moto. «C’était le quatorzième de la famille, on était très proches.» S’il s’en sort indemne, Patrice restera fragilisé par les efforts aux champs. «Faucher les foins, traire les vaches, c’était trop pour lui. Moi, j’étais costaud.»

De retour en Suisse romande, Alfred retrouve très vite du travail sur le chantier de la Grande-Dixence. Un labeur éprouvant. «A l’époque, il n’y avait pas de machines, que des pelles et des pioches.» Plus tard, il devient livreur de charbon à Lausanne. C’est là qu’il rencontre sa femme, Imenda, dans un bal musette, la cave valaisanne. Une Italienne originaire des Dolomites. «Une gentille fille, juste ce qu’il me fallait.»

Touche-à-tout

Ils se marient en 1953 à l’église Notre-Dame du Valentin à Lausanne. La vie à deux commence. Sans enfants. «Ça ne m’a pas dérangé, sourit Alfred empreint de bonhomie. J’en ai eu assez autour de moi étant petit.» Imenda fait des ménages, de petits travaux de couture puis devient vendeuse. Lui, reste fidèle à sa réputation de touche-à-tout: manœuvre, boiseur, maçon et enfin économe. Il sourit: «Une vie mouvementée, au jour le jour.» Tout s’arrête il y a vingt ans. Une tumeur au cerveau alors qu’ils sont en vacances dans le sud de la France. «Ça a été un choc, il a fallu s’accrocher.»

Les yeux mi-clos, Alfred marque une pause. Dans ses mains, les traces de son appareil argentique avec lequel il a parcouru la Suisse. Sa moto Jawa lui manque. Les virées sur la Côte d’Azur aussi. «J’aimerais m’évader, prendre l’air, mais je suis cloué ici», lâche-t-il. Pour aller où? «Là où je veux.» Sa désinvolture cache une déchirure. Sa bonne amie Noélie, rencontrée il y a quinze ans, est loin de lui, dans un EMS de Saint-Maurice. «Je lui téléphone tous les jours, elle ne va pas bien non plus. On est malheureux, chacun dans son coin.» Pourquoi ne peuvent-ils pas vivre ensemble? «A cause des cantons.» L’injustice criante lui coupe la voix. «Dans ces moments, je maudis le fédéralisme!»


Profil

1926: Naissance à Estavayer-le-Gibloux

1953: Mariage avec Imenda à Lausanne

1998: Rencontre avec Noélie

2017: Entrée à l’EMS La Chocolatière

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