Pour les Algériens, la peste était jusqu'à dernièrement le titre d'un roman publié en 1947 par Albert Camus et ayant pour décor la ville d'Oran. Depuis un mois, la fiction a laissé place à une réalité douloureuse. Dix cas avérés de peste ont été enregistrés dans un village de l'ouest du pays, à une vingtaine de kilomètres d'Oran. Un enfant est mort tandis qu'une quarantaine de personnes qui seraient peut-être elles aussi contaminées demeurent sous surveillance médicale.

Comment cette maladie moyenâgeuse mais qui n'a jamais été totalement éradiquée (200 décès chaque année à travers le monde) a-t-elle pu faire son apparition en Algérie? Les épidémiologues s'interrogent, une équipe de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) enquête sur place et les éditorialistes des journaux ne manquent pas de tirer à boulets rouges sur les autorités. «Nous voyons là le signe d'une faillite honteuse, celle de l'Etat algérien qui va de recul en abandon», écrivait l'un d'entre eux. Car pour se développer, la peste qui se transmet des rats aux humains par l'intermédiaire des puces a besoin d'un terrain propice, alliant pauvreté et insalubrité.

Prolifération des décharges sauvages

«Force est de constater que l'Algérie, pays riche grâce à sa rente pétrolière et qui s'enorgueillissait d'intégrer peu à peu le clan des nations émergentes, demeure par endroits effroyablement miséreuse et presque médiévale», constate amèrement un journaliste. La spectaculaire dégradation de l'environnement et le manque d'hygiène sont mis en avant. La prolifération des décharges sauvages qui attirent les rongeurs constitue aujourd'hui une des plaies du pays. «Pour couper la nourriture aux rats, il faut en finir avec les dépôts anarchiques d'ordures», estime un médecin. Mais élus locaux et administrés s'accusent mutuellement de porter la responsabilité de la détérioration du cadre de vie. Les premiers vilipendent les seconds «qui font preuve d'incivisme quand ils déposent leurs sacs-poubelle n'importe où et à toute heure de la journée».

Le public, de son côté, reproche à ses hauts fonctionnaires de passer plus de temps à monter des affaires douteuses qu'à gérer leur commune ou région. «Laxisme et cupidité d'un côté, absence de sens civique et négligence de l'autre, résultats: un laisser-aller quasi général et une déliquescence par exemple de la situation sanitaire», note un sociologue. «Le retour de la peste est le signal d'un mal profond de la société algérienne, d'un divorce entre l'Etat et la population, poursuit-il. Allez chez les gens et vous verrez que tout est propre, que l'hygiène est respectée. Et observez dans la rue ou dans les lieux publics toute cette saleté. L'Algérien ne respecte que ce qui est respectable.»

Allant dans le sens de cette sinistrose, plusieurs plages de l'ouest algérois ont fermé en raison de la présence de bactéries dans l'eau, des cas de typhoïde ont été répertoriés et une épidémie de méningite sème la panique dans la région de Bouira, en Kabylie. Sans oublier les 150 victimes d'actes terroristes depuis début juin.