Mes cheveux ont presque le même rouge orangé que ma jupe moirée. Cela me va bien, je trouve. Les chanteuses ressemblent parfois à des bonbons, je crois que l'écueil est évité. Je me sens bien, vivante. Je ne devrais peut-être pas penser à ces futilités d'apparence, je chante Schubert, je devrais me concentrer sur les notes. Les notes, quelles notes? Je connais ces notes. Il n'est pas difficile de chanter les notes, enfin, pas vraiment difficile. Chanter la musique, par contre, voilà une autre affaire, surtout dans le Lied.

Je vais chercher les mots, doucement, mais très fermement, je rentre dans le texte, je cherche le son du mot, je retourne le sens du texte, je retourne mes sens, sinon je triche. Je n'oublie pas la période, je n'oublie pas les auteurs, il y a Goethe, l'inventeur de l'amour moderne. Je pense à sa Lotte, je pense à Werther que j'ai chanté dans ce même théâtre, je pense à la nature. Il faut voir les mots dans la musique. Je chante Die Junge Nonne; le texte s'ouvre ainsi: comme la tempête mugissante gronde dans les cimes. C'est facile, je vais chercher les images d'enfance en Valais. Je fais défiler le Weisshorn dans le brouillard, je me remémore les premiers souvenirs de ski dans le mauvais temps, je cherche les images. Chanter, c'est peut-être aussi cela: chercher les images de la musique et du texte. Chanter c'est imaginer la couleur des choses, des objets, des fleurs, des montagnes et des sensations. Dans mon cœur règne la sérénité. C'est une nonne qui parle. Je me souviens du regard de ces religieuses croisées sur les places de villages, sur les chemins de vigne, cette lumière calme et, justement, sereine. Je ne suis pas une nonne, mais je crois que je peux comprendre cela. Je chante en étirant délicatement la première syllabe de Herzen, le mot est plus intéressant en allemand, deux syllabes, on peut donner une petite variation à la deuxième partie du mot, on peut laisser glisser la fin comme à regret, mais avec une petite nuance de plaisir. J'ai envie de montrer une nonne radieuse, rieuse. Alléluia! Le dernier mot, quatre syllabes, un monde. J'essaie de tout ouvrir et de tout retenir, de laisser durer une éternité sans faire de technique, je m'appuie sur la troisième syllabe, j'ai envie d'une grande peinture, pleine et un peu voilée, claire mais avec des secrets, je cherche un pianissimo, mais sans timidité, je «joue» une nonne mais je ne montre que moi, je voudrais que cette troisième syllabe ressemble à un bouquet d'iris, que l'on entende une femme amoureuse.

Ensuite, il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus qu'à déposer cette quatrième syllabe comme un souffle, comme au petit baiser que l'on donne à son enfant.

* Brigitte Fournier est soprano. Elle chantait dimanche dernier en récital (brillantissime) à l'Opéra de Lausanne. On pourra l'entendre dans l'«Orfeo» de Monteverdi, dans le même théâtre, les 28 février, 2,4,5 et 7 mars prochains, sous la baguette de Véronique Carrot.

Tous les jeudis, rendez-vous avec le metteur en scène Denis Maillefer, qui se glisse dans la peau d'autrui.