Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir par 55,08 degrés de latitude sud et 125,54 degrés de longitude ouest, ni ailleurs ni nulle part. Je ne veux pas mourir au milieu du vide, dans les cinquantièmes hurlants du Pacifique Sud, là où seuls le vent et les icebergs se font des sourires. Je ne veux pas mourir toute seule, même si on meurt toujours tout seul, à Verdun, dans son lit ou dans un monocoque de 60 pieds, grotesquement retourné, dérivant comme une coque de noix. Je ne veux pas mourir maintenant, ni jamais, c'est trop tôt, même tard c'est trop tôt, alors pas maintenant. Je ne veux pas mourir dans l'eau glacée, ni dans l'eau chaude, ni dans n'importe quelle eau, ni dans le sable, ni sur la terre ferme, ni sur une montagne, ni sur une plaine. Je ne veux pas mourir puisque je ne sais rien encore, je ne saurai jamais rien, je n'aurai jamais rien appris, j'ai tout à connaître, de nouveaux bateaux, de nouveaux amants, de nouveaux enfants, de nouvelles vies, de nouveaux soleils, du nord au sud, du Horn à Brest, de Auckland à San Francisco.

Je ne veux pas mourir, je suis bien trop jeune même s'il faut être un peu vieille et un peu folle pour naviguer seule loin de tout, aucune femme ni aucun homme n'est fait pour cela, aucun, mais je ne suis ni un homme ni une femme, je suis Isabelle et voilà, Isabelle et la mer, Isabelle et toutes les mers du monde, Isabelle qui aime l'eau et la vie, le vent, les voiles, la solitude, mais qui déteste la mort, qui ne l'a jamais autant détestée qu'aujourd'hui, coincée dans une épave absurdement livrée aux caprices du vent et des vagues. Je ne veux pas mourir, même si j'ai un peu défié les dieux du large et les autres, il est bon de ne pas suivre les règles, d'aller marcher dans les sentiers de ce qui ne se fait pas, d'être toujours ailleurs, plus loin, même s'il faut parfois payer pour cela, moi j'ai toujours été d'accord de payer, mais pas trop, pas le prix fort, aujourd'hui plus que jamais. Je ne veux pas mourir, j'ai à peine connu l'amour, à peine, des bribes, qui peut d'ailleurs se vanter de connaître plus que des petits bouts, de tout petits bouts, des petits coins de ciel bleu, jamais un horizon d'amour en entier. Je ne veux pas mourir, on meurt dans les livres et dans les films, pas dans la vie, on meurt au cinéma, Emma meurt chez Flaubert, Ophélie meurt, on meurt à l'opéra, on meurt longtemps à l'opéra et c'est beau, mais pas dans la vie, dans la vie la mort est affreuse, dans la vie la mort est faite de trop, trop tôt, trop dure, trop injuste, trop triste, trop tout.

Il n'y a aucun moment ni aucun lieu pour mourir, alors pourquoi mourir ici et maintenant, un jour de février, dans le Pacifique Sud, sans ma mère, sans Dieu, sans personne.

Tous les jeudis, le metteur en scène Denis Maillefer se glisse dans la peau d'autrui.