Je regarde le juge droit dans les yeux. Il prononce des mots que je ne comprends pas, que je ne peux pas comprendre. Il dit un an. Je ne veux pas y retourner, je vais mourir si j'y retourne. On ne peut pas enfermer quelqu'un ainsi, c'est impossible. Moi, j'y suis allé et je ne peux pas même penser y retourner. Personne ne peut savoir comment c'est, là-bas. On ne peut pas envoyer le plus grand boxeur de tous les temps en prison. On ne peut pas me demander d'être un tueur sur le ring et un agneau ailleurs. Je sais bien que je suis un tueur, mais parce qu'on me l'a appris, et je ne sais rien faire d'autre. Tout le monde a été content très longtemps que je sois un tueur. C'est un monde de tueurs, tout le monde le sait. Moi, j'ai fait gagner beaucoup d'argent à beaucoup trop de personnes qui me méprisaient. Moi, j'ai été un peu plus honnête que les autres et on me dit que je dois aujourd'hui payer la note.

Depuis quand doit-on payer pour honnêteté dans ce pays? J'ai un peu frappé deux types qui avaient embouti la voiture de ma femme. Tout cela est normal. On m'a appris à me battre pour ce que je possède. On ne peut pas manquer de respect à une femme et à une voiture. Surtout si la voiture est une Mercedes et si la femme est la mienne, on ne peut pas. On devrait tuer ceux qui le font. Moi, j'ai juste donné un petit coup, comme une caresse, et voilà maintenant qu'on me menotte avant de quitter la salle d'audience. Ma femme Monica est en larmes. Je lui fais un petit sourire. Il ne faut pas qu'elle s'inquiète, même si je vais mourir bientôt. Je ne veux pas y retourner. Tout est vide autour de moi. Je regarde ses mains qui étaient comme les miennes et que je ne toucherai plus. Je vois sa peau dont je ne sentirai plus l'odeur. Elle porte une belle robe que je n'enlèverai plus avec douceur. Je ne la verrai plus faire le café en sous-vêtements le matin. Je n'ai jamais été un dealer, elle était mon héroïne. Ce qui était à moi ne m'appartiendra plus. Ses jambes, son dos, son ventre, ses envies, ses rires, sa gourmandise, ses cheveux, ses maladresses, tout son corps, tout son amour, toutes ses manies. Je ne la verrai plus hésiter entre deux paires de chaussures, entre deux parfums avec une mimique de gamine. C'est ma femme, pourtant. Qu'on me laisse avec ma femme. Je veux être avec elle pour la Saint Valentin, lui acheter une nouvelle voiture, manger un soda à la fraise avec elle. On ne peut pas faire ça à un homme qui a été toute l'Amérique, tout l'honneur de l'Amérique. On devrait comprendre que ce n'est rien d'apprendre à gagner. Moi, j'ai appris à perdre et on devrait m'en féliciter. Je vais mourir en prison.

Personne ne peut supporter cela, personne.

Si Dieu existait, je voudrais lui envoyer un direct dans l'estomac, mais Dieu n'existe pas, il y a trop de tueurs.

Tous les jeudis, le metteur en scène Denis Maillefer se glisse dans la peau d'autrui.