Interview

Alice Coffin: «Encore aujourd’hui, «lesbienne» est employé comme un gros mot»

Cette semaine à Genève, une table ronde met en avant l’invisibilisation des lesbiennes dans notre société. Rencontre avec la journaliste Alice Coffin, qui nous parle du manque de représentation, du danger des clichés hypersexualisants de l’industrie pornographique, et de l’importance de l’accès au discours médiatique

Dans les médias, l’espace public, les campagnes gouvernementales liées à la santé sexuelle: Où sont les femmes qui aiment les femmes? Un constat est partagé par tous les acteurs du milieu associatif de défense des droits LGBTQI+: elles restent invisibles, ou alors représentées à grand renfort de clichés. Cet état de fait a de graves conséquences sur leur santé physique et psychique, et comme le dénonçait déjà la Marche pour la visibilité lesbienne en avril dernier à Lausanne, la Suisse ne fait pas exception.

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Ce samedi 23 novembre, à Genève, une table ronde intitulée «Lesbiennes: quelles luttes, quels droits» réunira Djemila Carron, docteure en droit, Yolanda Martinez, présidente de l’association genevoise Lestime, Leslie Barbara Butch, DJ et activiste, et Alice Coffin, journaliste et cofondatrice de la Conférence européenne lesbienne. Cette dernière a accepté de répondre aux questions du Temps.

Le Temps: Qu’est-ce que «l’invisibilité lesbienne», que vous dénoncez en tant que journaliste?

Alice Coffin: Je dis «invisibilité lesbienne» mais on peut aussi parler de «lesbophobie»: des termes qui représentent tous deux le fait que les lesbiennes n’apparaissent que très rarement dans le débat public. Les lesbiennes ont été effacées du récit journalistique et de l’histoire en général. Il faut, selon moi, remettre en question les histoires que l’on nous a racontées, les représentations que l’on nous offre, particulièrement dans le champ journalistique parce que c’est ce récit de l’information qui modèle le réel et a un impact sur le quotidien de milliards de personnes.

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Comment se traduit cette «invisibilisation» concrètement?

Dans le langage courant d’abord, on utilise très peu le terme «lesbienne», comme si c’était un gros mot. Ensuite, on a très peu de données statistiques pour, par exemple, parler de santé sexuelle entre femmes, et des infections sexuellement transmissibles* chez les lesbiennes. Cela entraîne toute une série d’autres discriminations: on n’a pas de moyens pour lutter contre ces maladies. Les interlocuteurs se défaussent: si on se dirige vers des instances qui sont censées soutenir le droit des femmes, on va nous dire «ah non, vous êtes lesbiennes, allez voir les associations homosexuelles». Au sein des associations homosexuelles, on nous dit «ah non, vous êtes des femmes donc allez voir les associations pour le droit des femmes»… C’est aussi une histoire d’économie, de financement. Tant qu’on ne financera pas des études plus précises sur les lesbiennes et qu’on ne parlera pas d’elles dans les médias, on continuera à contribuer à cette invisibilisation.

Pourquoi parlez-vous de «gros mot»?

Dans le discours médiatique, il y a comme une gêne à prononcer le mot «lesbienne». Prenons par exemple les critiques cinéma pour La Vie d’Adèle qui met en scène une relation entre deux femmes: le mot lesbienne apparaît très rarement, comme si on n’osait pas le dire. De même, quand la première ministre serbe, ouvertement lesbienne, arrive, les médias la décrivent avec des formules du style «femme homosexuelle», «gay female» chez les Anglo-Saxons: le mot lesbienne semble être imprononçable…

D’où vient ce malaise, selon vous?

Il est lié à l’usurpation connotée du terme. Le grand public a l’habitude de voir le mot associé à quelque chose de sale ou d’hypersexualisé, les mentions «interdit au jeune public». Un exemple simple: jusqu’à très récemment, lorsque l’on entrait «lesbienne» sur Google, on n’obtenait que des contenus pornographiques, destinés aux hommes hétéros. Un biais sexiste incontestable. Google vient seulement de changer son algorithme, sous la pression d’associations, pour reléguer les contenus pornographiques au second plan, après les pages d’information. A cause de cet imaginaire collectif connoté, le mot «lesbienne» n’est jamais là, dans les enquêtes politiques, dans les enquêtes de santé publiques, dans les articles. Et c’est très dur de contrer ça.

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En quoi est-ce que les médias participent selon vous à l’invisibilisation que vous dénoncez?

J’en ai fait l’expérience comme journaliste. Partout, quand on propose des sujets liés aux lesbiennes, on se heurte dans les rédactions au fait que le sujet «n’intéresse pas» ou est jugé «militant», surtout s’il est proposé par une personne elle-même non hétérosexuelle. Même chose au sujet des thématiques liées au racisme: on va soupçonner les journalistes non blancs de faire de la propagande, ou les femmes qui écrivent sur le féminisme d’être des «extrémistes». Or, qui juge de ce degré de «militantisme»? Souvent des journalistes ayant un label jugé «neutre»: des hommes, Blancs, hétérosexuels, qui ont un certain âge – à aucun moment on ne s’est demandé si leur vision des choses à eux était «neutre» ou pas.

Voyez-vous un changement ces dernières années en la matière?

Cette norme journalistique de la «neutralité» ayant été inventée, elle peut et doit être remise en question pour instaurer un rapport plus juste au réel. Un nouveau journalisme, plus représentatif de la diversité de la population et donc de la réalité des personnes LGBTQI + et des minorités en tout genre, est possible. L’association des journalistes LGBTQI + a été créée pour rassembler les journalistes gays, bi, trans qui travaillaient dans des rédactions et qui vivaient cette inégalité au quotidien et ainsi donner une voix à notre communauté.

Quelles actions concrètes permettent, selon vous, de changer la donne?

Il est important d’affirmer la légitimité de sa parole dans l’espace public. C’est dans cette démarche qu’on a eu la volonté de créer la Conférence européenne lesbienne, dont la Bernoise Maria Von Känel est cofondatrice. On doit créer nos propres conférences et associations, parce que ce sont des outils très concrets pour défendre ça: la modification de l’algorithme de Google en est le meilleur exemple. Il nous faut des festivals, des événements culturels ouverts à tous qui invitent la société à réfléchir à ces enjeux de société, de santé publique, et à considérer la question en dehors des clichés. Sinon, on n’existe tout simplement pas aux yeux du monde.


«Lesbiennes: quelles luttes? Quels droits?» Les Créatives, samedi 23 novembre à 17 heures au, Théâtre Saint-Gervais, Genève


*LOVE LIFE: une campagne qui omet les risques de MST chez les lesbiennes

Malgré la diversité des couples dépeints dans le cadre de la campagne de prévention de l’OFSP (jeunes, séniors, gays), les lesbiennes sont introuvables. Avec l’adoption du «postulat Marti», les premiers chiffres devraient changer la donne

Le 4 novembre dernier, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a dévoilé lors d’une conférence de presse à Berne la nouvelle campagne Love Life intitulée «Et… Action!». Avec la participation de l’Aide suisse contre le sida et de SANTÉ SEXUELLE Suisse, la Confédération a proposé un slogan «qui se veut un appel à passer à l’action en matière de safer sex» (sexe plus sûr). Cette campagne a véhiculé deux messages: l’importance du préservatif pour lutter contre le VIH et les autres infections sexuellement transmissibles (IST) et l’intérêt de l’outil «safer sex check», à disposition sur leur site officiel, afin de bénéficier de conseils adaptés à sa sexualité. Malgré la diversité des couples dépeints dans le cadre de sa campagne de prévention, les lesbiennes sont introuvables: ni sur les affiches ni sur les vidéos en ligne.

Daniel Dauwalder, porte-parole médias de l’OFSP, justifie cet état de fait: «La plupart des IST touchent les homosexuels [les couples d’hommes, ndlr] ou les hétérosexuels, et le VIH reste la maladie la plus grave. Le VIH reste beaucoup plus rare chez les lesbiennes, sachant que le virus se transmet par le sang et à travers des coupures ou des ouvertures, et non par les sécrétions vaginales.»

Les lesbiennes, pas concernées par les IST?

Le risque existe néanmoins, bien qu’il reste rarissime, selon Yolanda Martinez, présidente de Lestime, l’association lesbienne et féministe genevoise. Elle soutient par ailleurs qu’au-delà du VIH les lesbiennes doivent rester vigilantes «face à d’autres infections potentiellement graves comme le papillomavirus». En effet, le portail officiel d’informations sur le VIH met en garde les médecins et les patients: chez les lesbiennes, jusqu’à 30% des femmes sont affectées par le HPV et, parmi cet échantillon, plus de 19% d’entre elles n’ont jamais eu de relations hétérosexuelles.

L’une des explications de la non-considération des femmes qui ont des relations sexuelles avec des femmes (FSF) dans la campagne Love Life réside, selon Camille Béziane, responsable de l’association pour la santé sexuelle entre femmes Les Klamydia’s, «dans le fait que les institutions responsables des politiques de santé publique ne considèrent toujours pas que les FSF sont concernées par les transmissions d’IST. Et ce, notamment pour des raisons historiques.» A l’apogée de la pandémie de VIH dans les années 1980, l’effort collectif a porté sur la prévention contre ce virus mortel, «une réaction évidemment normale face au fléau». Mais cette focalisation sur le VIH s’est faite au détriment des FSF car «la priorité était ailleurs en raison de la gravité de la pandémie». Aujourd’hui, la situation du VIH étant stabilisée et les campagnes prenant davantage en compte les IST, «il est grand temps de prendre en considération le fait que les IST les plus transmises entre femmes ne sont pas les mêmes qu’entre hommes et de proposer aux FSF des messages de prévention adaptés».

Un premier pas avec le postulat Marti 

Yolanda Martinez déplore le manque de chiffres et les lacunes de la recherche en Suisse. «On s’imagine, à tort, que seul un infime pourcentage de la population est concerné par cette problématique. Plus l’échantillon semble petit, moins on en parle, et moins on investit de temps et de moyens pour en parler», estime-t-elle, participant ainsi au cercle vicieux de l’invisibilisation.

«L’OFSP s’appuie sur des données chiffrées pour ses campagnes, or elles sont lacunaires dans le domaine des transmissions d’IST entre femmes», regrette également Camille Béziane. «C’est notamment la raison pour laquelle nous avons coréalisé avec VoGay et Lilith notre propre enquête à ce sujet.» Signe que les temps changent, le Conseil fédéral a chargé en septembre dernier l’OFSP d’établir à l’avenir un rapport sur la santé des personnes homosexuelles ou bisexuelles, le National ayant accepté (par 100 voix contre 90) le postulat de Samira Marti (PS/BL). Celle-ci avait souligné le fait que les personnes homosexuelles ou bisexuelles, notamment les femmes, étaient en moins bonne santé ou disposaient d’un accès moins aisé aux institutions de soins, un état de fait aggravé par l’absence d’études et de données les concernant.

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