La sérénité de son appartement parisien tranche avec le tumulte autour de son livre. Installée dans son canapé quadricolore, Alice Coffin expose sa pensée entre deux bouffées de cigarette électronique. Dans son essai Le Génie lesbien, paru récemment aux Editions Grasset, la militante féministe raconte son quotidien de lesbienne dans une société française crispée.

Une société qui tend à invisibiliser les minorités. Son texte transpire la combativité, l’espoir de faire bouger les lignes. Un passage a déclenché une vague d’indignation. «Il faut, à notre tour, les éliminer, écrit-elle au sujet des hommes. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations.» Avant de préciser dans la foulée: «Plus tard, ils pourront revenir.»

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La formule a fait mouche, mais la teneur du message a fini par se perdre dans le débat public. Son discours sur la nécessité de «résister» à la domination masculine a muté, dans l’esprit de certains, en appel à l’éradication d’une partie de la population. Sur les réseaux sociaux, une meute s’inquiète de son avenir, sans même avoir feuilleté les pages du livre.

Une folie meurtrière?

Est-elle vraiment animée par une folie meurtrière? Pour alimenter leur haine, des internautes s’abreuvent d’extraits tronqués parus dans la presse. Certains veulent l’empêcher de nuire par leurs propres moyens: ils envoient des menaces de mort. «Ce livre n’est pas du tout une provocation, prévient Alice Coffin. Je ne m’habitue pas à ce degré de résistance face à des propos qui relèvent d’une humanité sincère.» Cette opposition virulente, elle essaie de la comprendre, de la disséquer avec sa grille de lecture. L’activiste perçoit une volonté de s’accrocher à son pouvoir, de défendre un système patriarcal.

«La nouvelle harpie du féminisme», s’émeut l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles. Son approche irrite également l’essayiste Pascal Bruckner. Sur France Inter, il vantait à la fin d’octobre le «grand féminisme» de son enfance, celui de la «réconciliation» entre des hommes imprégnés d’une virilité toxique et des femmes qui refusent la soumission. La féministe lesbienne Caroline Fourest renchérit. Celle qui a un temps milité aux côtés d’Alice Coffin dénonce une «approche essentialiste, binaire et revancharde qui abîme des années de révolution subtile et flatte les clichés antiféministes».

Pull bleu électrique sur le dos, Alice Coffin pointe une déformation de l’histoire. «C’est très inquiétant, affirme-t-elle, toujours d’une voix calme. Certains évoquent un féminisme de réconciliation mais pas du tout. Gisèle Halimi était conspuée parce qu’elle adoptait un discours ferme, parce qu’elle amenait l’activisme dans son métier d’avocate.»

Si elle ne se départit jamais de son sourire, la militante souffre des attaques à répétition. «Je ne m’attendais pas à une violence pareille», admet-elle. Avant la parution de son livre, les braises étaient déjà chaudes. L’élue écologiste s’est fermement opposée à Christophe Girard, ancien maire adjoint à la Culture de Paris. A 42 ans, fraîchement arrivée en politique, elle a exigé le départ du proche d’Anne Hidalgo en raison de ses liens avec l’écrivain Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour «viols sur mineurs». A la fin de juillet, alors que le Conseil de Paris applaudit Christophe Girard, elle crie sa «honte». Mouvementé, son été se terminera sous protection policière. Dans son camp, on lui conseille gentiment d’espacer les saillies, de modérer ses propos. «Je m’inscris comme un corps étranger dans ce milieu», observe-t-elle.

Sa détermination est nourrie par les nombreux messages d’encouragement qu’elle reçoit. Des anonymes, issus de la communauté LGBTI, la remercient pour son ouvrage, une aide bienvenue dans leur quotidien. De la bienveillance d’un côté, des injures de l’autre. «Comment une telle fissure peut-elle exister dans la société?» s’inquiète la journaliste de formation.

«Arrêter de les ménager»

«La France devient un pays problématique, tranche-t-elle d’un mouvement de main. Perçu comme le pourvoyeur des Lumières, il a de la peine à revisiter ses présupposés politiques et culturels. Vingt-deux hommes ont occupé le poste de premier ministre sur 23 nominations possibles dans l’histoire de la Ve République.» Selon elle, c’est «arithmétique»: «En laissant de la place aux femmes, les hommes ont beaucoup à perdre. Il faut arrêter de les ménager.»

Dans son livre, elle cite un extrait du Chantier littéraire (Presses universitaires de Lyon et Ed. iXe, 2010) de la romancière lesbienne Monique Wittig, dans lequel la littérature est comparée à un «cheval de Troie» qui s’installe pour «accomplir son travail de minage et de sapage des conventions littéraires et sociales». Une nouvelle vague féministe prône justement une radicalité pour obtenir des avancées sur le plan de l’égalité. Des «colleuses» placardent leurs revendications sur les murs, des personnalités claquent la porte d’assemblées jugées toxiques, pour que personne ne puisse détourner le regard.

Une volonté illustrée par le départ en trombe d’Adèle Haenel lors de la dernière cérémonie des Césars après le sacre de Roman Polanski. Une colère à découvert qu’incarne Alice Coffin, à l’orée d’un basculement espéré. Elle fait un parallèle avec la période charnière des années 1960: «Certains résistent, d’autres n’en peuvent plus. Un petit bout de la montagne craquelle, il faut la grignoter. Mais les mécanismes de domination masculine sont tellement puissants…»


Profil

1978 Naissance à Toulouse.

2010 Intègre La Barbe, un collectif féministe.

2013 Cofonde l’Association des journalistes LGBTI.

2018 Séjourne aux Etats-Unis pour étudier le traitement médiatique des questions LGBTI.

2020 Elue au Conseil de Paris, sous l’étiquette Europe Ecologie Les Verts, publie «Le Génie lesbien» et participe au podcast «Burn Out The System», diffusé pendant le festival Les Créatives.


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