Imaginez: on est en 1992, cinq cents ans après le débarquement des Européens sur les côtes américaines; cinq siècles pendant lesquels colons, missionnaires et dictateurs ont ignoré que vous existiez. Vous appartenez à un peuple que les anthropologues ont baptisé par mégarde Surui (ça vient du mot «ennemi» dans la langue d’un peuple voisin), mais que vous-mêmes appelez Paiter («les vrais gens»). Vous n’êtes pas n’importe qui: le clan Gamebey, l’un des quatre qui composent votre peuple, vient de vous nommer chef, bien que vous n’ayez que 17 ans. Un peu jeune? «Suite au premier contact avec les non-indigènes, mon peuple a subi de grandes épidémies. Les leaders sont morts, seules cinq personnes de mon clan ont survécu. Je suis un enfant de ces survivants. Ils ont attendu ma dix-septième année et ils m’ont désigné chef», direz-vous au journaliste qui vous interviewe en 2016, après une conférence au Musée d’ethnographie de Genève dans le cadre de l’exposition Amazonie.

Imaginez encore: des quelque 5000 personnes que votre peuple comptait en 1968, lorsque le monde extérieur est apparu sous la forme du chantier de l’autoroute BR-364, il ne restait plus que 300 personnes trois ans plus tard. Les effectifs sont remontés après cet effondrement (vous serez 1400 en 2016), mais vous faites face à d’autres problèmes: des bûcherons (madeireiros) viennent couper du bois, qu’ils paient chichement, spéculant sur votre méconnaissance du marché. C’est illégal depuis les lois fédérales sur la démarcation des territoires indigènes, inscrites dans la Constitution de 1988, mais certains Paiter se laissent corrompre, et les pouvoirs publics sont parfois complices. «Le gouvernement de l’Etat brésilien de Rondônia, où se trouvent nos terres, a fait des campagnes dans les années 60-70 pour faire venir des gens depuis le sud du pays, sans leur dire qu’il y avait déjà des habitants: on leur parlait de terres vierges.»

Votre constat? «Sans forêt, nous ne serions plus rien.» Et «si nous ne la défendions pas, il n’y aurait plus de forêt». A mesure que vous découvrez la situation de la planète, vous réalisez aussi que «notre forêt est l’un des facteurs de l’équilibre du monde». Entre-temps, vous avez été désigné chef de votre peuple tout entier. Vous avez du pain sur la planche. Sans compter que votre tête a été mise à prix par des réseaux criminels qui veulent exploiter le territoire sans entraves… Que faites-vous?

Modernes pour protéger les traditions

La réponse d’Almir Narayamoga, chef des Surui, est paradoxale: il faut utiliser la modernité blanche pour la tenir à distance. «Si je pouvais choisir, je vivrais entièrement selon notre mode de vie traditionnel. Mais aujourd’hui, on n’a pas ce choix.» Le jeune leader part ainsi faire des études à l’université de Goiânia, revient avec un diplôme en biologie et un ordinateur, met sur pied une collaboration avec Google Earth pour surveiller son territoire, achète un drone. En 2000, il lance un plan stratégique sur 50 ans. Dans ce cadre, il introduit son peuple au marché des crédits carbone et au mécanisme onusien REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation).

Comment ça marche? «Il s’agit d’abord d’établir ce qu’on appelle une baseline, en calculant ce qui se passerait si les abattages observés aujourd’hui se poursuivaient: combien d’arbres coupés, combien d’émissions de CO2 dans l’atmosphère. À partir de là, les Surui déterminent dans quelle mesure ils sont prêts à s’engager à ne pas déboiser. La différence entre ce résultat et la baseline donne lieu à des crédits carbone», explique Jean Laville de NiceFuture, association vouée à l’encouragement de la transition écologique et principale partenaire suisse du peuple Surui avec l’association Aquaverde (spécialisée, elle, dans le soutien aux peuples amazoniens). Au bout d’une campagne juridique qui fera jurisprudence, les Surui parviennent à démontrer que ces crédits carbone leur appartiennent. Ils peuvent ainsi les vendre à des entreprises sur un marché où les «autorisations de polluer» s’échangent pour le maintien d’un plafond global. Les revenus financeront des projets d’agriculture commerciale durable (bananes, cacao natif, café), ainsi que des opérations de reforestation et des outils de surveillance du territoire. «L’objectif est de montrer qu’on peut vivre de la forêt sans la couper», résume Jean Laville.

Le savoir indigène à l’université

Mais préserver la forêt ne suffit pas à maintenir la culture des Paiter. «Nous n’avons plus assez de vieux pour la transmettre. Heureusement, nous avons pu mettre par écrit beaucoup de notre histoire, et nous utilisons la technologie pour en faire des enregistrements», explique le chef Almir. Encore mieux: «Nous avons réussi à faire approuver par le gouvernement un projet d’éducation portant sur notre culture.» Des «universités indigènes» devraient voir le jour en 2017 dans les villages, où les connaissances élaborées par les Surui au contact de la forêt nourriront des études de développement durable et d’«économie consciente».

Classé en 2011 parmi les «100 personnes les plus créatives en affaires» par le magazine états-unien Fast Company, le chef Almir semble avoir réussi une mission qui paraissait impossible. Mais les pressions des «déforesteurs» et des orpailleurs (garimpeiros) s’intensifient, et les églises évangéliques installées dans chaque village tentent de persuader les Surui que replanter des arbres est un péché. Pire, le retournement politique du mois de mai 2016 fait planer une menace cataclysmique, sous la forme d’un projet de loi sur l’exploitation minière. Jusqu’ici, le sous-sol des territoires démarqués (qui appartiennent à l’Etat fédéral, les peuples amazoniens étant propriétaires de l’usufruit) est exclu de toute forme d’exploitation. Comptant sur un remaniement de la Constitution, des compagnies minières ont déjà réservé des concessions dans les terres des Surui, riches en diamants et en or.

«Si ces lois sont adoptées, notre territoire sera pollué au mercure, les peuples indigènes disparaîtront et, avec eux, la forêt», annonce le chef. «On a beau soigner nos forêts ici, avec ce qui se prépare au Brésil, la planète entière serait déstabilisée», commente Jean Laville. Que faire? «Il faut que les entreprises suisses qui achètent de l’or sale, c’est-à-dire dont l’origine n’est pas vérifiée, cessent de le faire. La même chose vaut pour le bois, le bétail, le soja», répond Almir Surui. Sur place, les Surui se préparent entre-temps à attaquer en justice le gouvernement fédéral, coupable de faillir à son devoir de protection. L’association Aquaverde les soutient: «C’est une première absolue pour un peuple indigène.»