Double révolution au commissariat d’Annemasse, ville frontalière avec Genève. Le 15 février, des locaux flambant neufs ont été inaugurés par Gérald Darmanin, le ministre français de l’Intérieur. Et en début d’année, une nouvelle commissaire a pris ses fonctions. Elle s’appelle Amandine Eustachy, a 36 ans. Une femme à la tête d’un hôtel de police, rien d’exceptionnel, selon elle: «Il y a au total quatre commissaires en Haute-Savoie et nous sommes trois de sexe féminin.»

Elle poursuit: «Je suis ici chargée de 110 agents et 25% sont des femmes. Lorsque j’ai fait l’école d’officiers de police à Cannes-Ecluse en Seine-et-Marne, nous étions une centaine d’étudiants, un sur deux était une femme.» Réalité étonnante que l’on ne soupçonnait pas. Une nécessité pour Amandine Eustachy: «Sans vouloir user de cliché, un agent de police féminin est un atout. L’approche est différente, plus humaine, plus proche de l’affect, plus à l’écoute. Elle peut désamorcer plus aisément certaines situations délicates, notamment lors d’interventions liées à des violences intrafamiliales, en recrudescence depuis plusieurs années.»

«Pour aider les victimes»

Amandine Eustachy arrive tout droit de la région parisienne. Lorsque l’information lui est parvenue que le poste de commissaire d’Annemasse était vacant, elle a postulé. «Pour vivre une nouvelle expérience et me rapprocher de mes parents qui habitent dans le Vaucluse», justifie-t-elle. Elle est née à Carpentras, a grandi dans un milieu modeste, père s’occupant de sécurité au travail, mère employée municipale. Très jeune, elle veut devenir magistrate «pour aider les victimes, être au service de mes concitoyens, cela passait par la fonction publique».

Elle fait sciences politiques à Aix-en-Provence, enchaîne avec un master de droit privé et sciences criminelles, décroche aussi une licence en psychologie. Intitulé de son mémoire de fin d’études: «Accompagnement psychologique des victimes d’infractions pénales». Amandine Eustachy se destine encore à la magistrature, mais un professeur un brin rigide et arrogant contrarie son projet. «Je me disais que cela manquait de rapport à l’humain, alors que j’en avais besoin. J’ai donc réfléchi et puis il y a eu ces personnages de commissaire à la télévision. Alors j’ai intégré l’Ecole nationale supérieure de la police.»

Dix-huit mois d’études, un grade de lieutenant. Ensuite, l’école de commissaire de police durant deux années dont une en stage sur le terrain à Nice, Avignon et Paris. «J’ai fait beaucoup de patrouilles de nuit et j'ai pu ainsi mesurer la détresse humaine.» Premier poste en 2010 à Nogent-sur-Marne, près de Paris, avec le titre de commissaire centrale adjointe. Elle est jeune, elle est femme, elle est provinciale. Autant d’écueils, craignait-elle. Mais elle acquiert le respect et une légitimité grâce à ses compétences et à son expérience.

Son bagage en psychologie la porte jusqu’à la Cellule de soutien et d’aide au management (CeSAM), puis au Service d’accompagnement et de soutien (SAS). «Ces structures ont été mises en place afin d’aider les policiers en difficulté. Les blessures psychiques sont importantes dans notre corporation. Il y a eu des vagues de suicides.» A Annemasse, sa qualité d’écoute est la bienvenue car les policiers, comme beaucoup de fonctionnaires, peinent à vivre décemment à cause d’un coût de la vie très élevé du fait de la proximité de la Suisse. «Le logement est le premier souci», observe-t-elle. Des agents de la fonction publique tout juste nommés dorment parfois dans leur voiture dans l’attente d’un appartement au loyer raisonnable.

Une situation de malaise qui pourrait nuire à la mission de ses effectifs. «Des élus ont profité de la venue du ministre de l’Intérieur pour le sensibiliser au fait qu’une prime à la vie chère devrait être accordée, comme dans la région parisienne», indique-t-elle. La commissaire a déjà obtenu de son ministère des renforts. Quinze agents vont arriver et seront déployés essentiellement autour du Perrier-Livron, cité populaire classée par Paris «quartier de reconquête républicaine».

Avec la BOM

Ces barres de HLM ne sont en rien comparables, au niveau sécuritaire, à certaines banlieues parisiennes, mais une petite délinquance «pourrit» le quotidien des habitants. Amandine Eustachy note cependant que les délits y sont en baisse depuis 2008. La délinquance transfrontalière, de son côté, s’est accélérée avec la mise en service du Léman Express et du tram 17. «Cette criminalité est mobile et itinérante», dit-elle. Criminalité de multiples nationalités, qui utilise Annemasse comme base arrière pour commettre ses méfaits autant en Suisse qu’en Haute-Savoie.

Elle a découvert la Brigade opérationnelle mixte (BOM), ou Brigade Minerve, qui gère les affaires transfrontalières. Quatre policiers (deux Français et deux Suisses) ont l’autorisation d’intervenir de part et d’autre de la frontière. «C’est bien entendu un effectif réduit, mais il y a en même temps une collaboration étroite avec le Centre de coopération policière et douanière de Genève dont la coordinatrice est l’inspectrice Fabienne Daumas, encore une femme donc.» Et c’est aussi une femme, Monica Bonfanti, qui commande la police genevoise.


Profil

1984 Naissance à Carpentras.

2002 Entrée en sciences politiques.

2007 Entrée à l’école des officiers de police.

2018 Naissance de sa fille.

2021 Nommée commissaire à Annemasse.


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