Finalement, la forêt n’était pas vierge. Les peuples qui l’habitaient n’étaient pas des chasseurs-cueilleurs sans demeure fixe, repliés sur le temps immuable du mythe et fermés sur eux-mêmes comme des îlots d’humanité. Et leurs cultures n’étaient pas «en harmonie avec la nature», car nature et culture, que nous prenons pour des entités distinctes, ne le sont pas pour les Amazoniens: tous les êtres vivants, sous leurs divers aspects à poils ou à plumes, sont des individus également pensants et dotés d’une vie intérieure. Dans ce tissu d’êtres connectés, les chamanes hallucinent à l’aide d’un tabac surpuissant ou d’orchidées psychotropes, et la forêt pense. C’est ce que suggère l’exposition Amazonie – Le chamane et la pensée de la forêt, inaugurée ces jours au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). Luxuriant, immersif sous sa canopée à la lumière changeante, éblouissant par la beauté des objets présentés, le dispositif invite à une modification du regard et du mode de pensée, accompagnant le grand basculement en cours qui étend désormais le territoire de l’anthropologie au-delà de l’humain.

La forêt n’était pas vierge, donc: parce que pendant les quelque dix mille ans de leur présence sur place, les peuples amazoniens l’ont jardinée et cultivée, la modifiant et participant à la façonner. «On a l’habitude d’associer ces peuples à des chasseurs-cueilleurs tout droit sortis du Néolithique. Sans doute parce qu’ils n’ont pas bâti en pierre et laissé des châteaux», ironise doucement Boris Wastiau, directeur du MEG et curateur de l’expo. Les études de la dernière décennie (celles de l’Etats-unien Michael J. Heckenberger en particulier) dévoilent une réalité très différente. «L’archéologie a révélé l’existence, jusqu’au XVIe siècle, d’un monde amazonien beaucoup plus densément peuplé, plus sédentaire, avec des villages de grande taille, des systèmes politiques plus complexes. Suite à la conquête et à la colonisation, ces peuples s’atomisent, se diffusent dans la forêt pour résister.»

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Impossible de savoir à quoi ressemblaient les cultures amazoniennes avant les invasions européennes, même si depuis une quinzaine d’années on a commencé à étudier «leur propre connaissance de leur histoire, encapsulée dans la mythologie». Ce qu’on sait à coup sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas de mondes clos. Les réseaux d’échange et les déplacements chamaniques connectaient les Amazoniens au monde caraïbe et au monde andin.

Diplomatie hallucinogène

Après une première partie historique, la deuxième section de l’exposition plonge dans le cœur de son sujet. Le titre renvoie au livre de l’anthropologue canadien Eduardo Kohn How Forests Think («Comment pensent les forêts», s’il était traduit en français), l’un des ouvrages majeurs du «tournant ontologique» en cours dans la discipline, visant à dépasser le dualisme nature/culture et à intégrer une manière d’habiter le monde comme un réseau d’êtres en interaction. «Le chamane incarne ce mode de pensée. Du point de vue sociologique, c’est une figure qui se décline en une très grande diversité. Dans certains peuples, le chamane vit en marge de la société. Chez les Yanomami, à l’opposé, tous les hommes adultes sont chamanes», reprend Boris Wastiau. «Diplomate entre les espèces», le chamane accomplit une fonction de liaison et réintroduit une fluidité qui s’est perdue. «Autrefois, selon les mythologies, tous les individus pouvaient passer d’une forme d’être à une autre. Puis, suite à des incidents, chacun est resté prisonnier d’un seul type d’enveloppe – d’humain, de jaguar, de pécari. Le chamane, lui, a la capacité de retrouver les autres formes, d’entendre et de comprendre toutes les voix de la forêt.»

Les images de la photographe Claudia Andujar, née à Neuchâtel et devenue Brésilienne, donnent à voir la vitalité de la culture chamanique chez les Yanomami telle qu’on l’observait dans les années 1970. Sous l’effet des psychotropes, un homme tombe à la renverse, l’air hilare. D’autres, convertis en poussins par le duvet dont ils ont couvert leurs têtes, rigolent en échangeant des accolades. Une vitrine présente la panoplie qui suscite ces transports: les récipients contenants les hallucinogènes et les outils servant à les introduire par les différents orifices du corps. «Nous avons demandé une analyse pharmacognosique des substances présentes. Après plus d’un siècle, elles sont toujours actives», note Boris Wastiau.

La primauté de l’ouïe

Parmi les psychotropes, voici le tabac, plante originaire d’Amazonie, absorbée «en fumée ou en décoction, voire en clystère». Psychotrope, vraiment? «Il faut savoir que sa teneur en nicotine est extrêmement élevée. Celui qui s’en faisait une tisane après des jours de jeûne était assuré de planer.» La sophistication de la pharmacopée amazonienne est d’ailleurs proprement stupéfiante. «Elle révèle un niveau de connaissances exceptionnel, ainsi qu’un esprit qu’il faut qualifier de scientifique. Cela implique de savoir identifier les plantes au milieu d’une des plus fortes biodiversités de la planète, de développer des techniques de fabrication complexes, de maîtriser des mélanges aux ingrédients nombreux.»

En dehors du chaman et des capacités transformistes qui le convertissent en entité animale, il s’agit pour les Amazoniens d’entendre la forêt plus que de la voir. «C’est avant tout par l’ouïe, et donc le son, que la mise en relation entre soi et le reste du monde s’établit.» Il s’agit aussi de mettre en œuvre une technique de pensée que les anthropologues appellent «perspectivisme», c’est-à-dire «un art, tout à fait spécifique à l’Amazonie, de se projeter dans la perspective de l’autre, qu’il soit jaguar ou insecte – car tous les êtres ont la capacité de réfléchir selon les Indiens». Aussi complexe qu’un jeu d’échecs, cette opération mentale, mise en jeu notamment dans la chasse, est démultipliée «à plusieurs degrés, en abîme»: je pense que tu penses que je pense… Appliquant ce «perspectivisme» à la perception auditive, les ethnomusicologues du MEG ont réalisé seize «Contes sonores» diffusés entre les travées du musée.

Virtuosité de plumassiers

La troisième partie de l’exposition plonge dans la diversité des cultures. Les Munduruku sont d’exquis plumassiers. Les Tukano pratiquent une exogamie radicale, où se marier à l’intérieur de son groupe linguistique est considéré comme un équivalent d’inceste, et où l’on est donc sommé de s’unir à quelqu’un dont on ne parle pas la langue. Les Xingu jouent de flûtes interminables. Les Ticuna sont régulièrement transportés par des mouvements messianiques. Les parures, omniprésentes, sont d’une beauté et d’une variété sidérantes.

«Il est impressionnant que des populations si petites, composées de quelques centaines ou quelques milliers de personnes, aient pu produire au fil des derniers siècles des cultures matérielles si riches, si particulières et si distinctes, connues et admirées dans le monde entier», remarque Boris Wastiau. Par la diversité des cultures représentées, ainsi que par la qualité et le nombre des objets (près de 5000, dont environ 500 sélectionnés pour cette expo), le MEG possède aujourd’hui une des collections amazoniennes les plus importantes d’Europe.

Notre avenir amazonien

Comment ces pièces sont-elles arrivées là? «Les Genevois et les Suisses qui ont eu des liens avec l’Amazonie sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine.» Les acquisitions les plus anciennes ont été offertes à la Bibliothèque publique par le Genevois Ami Butini, planteur et propriétaire d’esclaves au Surinam, en 1759. Au siècle suivant, les collections furent enrichies par des figures telles qu’Oscar Dusendschön, baron du caoutchouc à Manaus et fondateur de la chambre de commerce suisse-brésilienne à Lausanne, ou la baronne russe Nadine de Meyendorff, qui fit son voyage de noces des Andes à l’Atlantique et captura l’Amazonie avec une chambre Kodak.

Vinrent ensuite, à partir du XXe siècle, les ethnologues (René Fuerst, Daniel Schoepf) et les cinéastes engagés (Paul Lambert). Les documents le plus récents présentés par l’expo sont les courts-métrages réalisés par Daniel Schweizer dans les années 2000 et 2010, ainsi que les vidéos tournées aujourd’hui par les Amazoniens eux-mêmes. Après cinq siècles d’ethnocide et d’étonnants phénomènes de résilience culturelle, «les Indiens d’Amazonie ne sont pas nostalgiques du passé; ce qui les intéresse, c’est d’avoir un futur». La possibilité d’un avenir amazonien, porteur d’une anthropologie inclusive allant au-delà de l’humain, pourrait engager le devenir de toute l’humanité.

«Le chamane et la pensée de la forêt», du 20 mai 2016 au 8 janvier 2017
au Musée d’ethnographie de Genève (65, Bd. Carl-Vogt)

Calendrier des activités participatives, visites commentées et autres manifestations annexes sur www.ville-ge.ch/meg