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Cette tyrannie de la cagnotte institutionnalise également le cadeau cher, autrefois réservé aux grandes occasions. 
© David Malan/Getty Images

Société

Mes amis, mes nouveaux sponsors

La mode du crowdfunding est en train de contaminer la sphère amicale, et plus personne n’hésite à faire financer ses projets personnels par son entourage, tandis que la valeur des cadeaux flambe. Les cagnottes Leetchi font-elles les bons amis?

A quoi reconnaît-on le succès de Leetchi, la plateforme française créée en 2009 qui permet de collecter de l’argent entre amis afin de financer un cadeau commun? Au fait qu’elle est entrée dans le langage courant. Un peu trop, même, d’après Martin, 32 ans… «La phrase que j’entends le plus autour de moi? On fait un Leetchi! Il suffit d’un anniversaire, d’une crémaillère ou même d’un nouveau job dans la bande pour que quelqu’un se mette à envoyer illico des messages informant qu’une cagnotte a été lancée pour un MacBook, des Weston, des enceintes Bose… et qu’il faut vite cracher au bassinet. C’est du racket.»

L'écran facilite la demande d'argent

La collecte 2.0 qui l’a le plus choqué? Celle d’une de ses relations lointaines organisée pour une autre relation lointaine et intitulée «Pour subvenir au problème d’Antoine». Martin avait aussitôt imaginé le pire, maladie, chômage, expulsion locative… En réalité, ledit Antoine avait trop flambé en shopping et voyages, et l’un de ses proches souhaitait combler son découvert grâce au financement participatif. «Je l’ai vu quatre fois dans ma vie. Le problème avec Leetchi, c’est que les gens osent demander de l’argent à la première personne croisée devant une machine à café. Comme ça passe par le Web, ils n’ont honte de rien, là où ils seraient trop gênés pour quémander en face.»

Tyrannie sociale

Célia, sollicitée environ une fois par semaine – elle possède un gros carnet d’adresses –, fait la même overdose de la mode du crowdfunding entre amis. «Avant, j’offrais des livres, mais je n’ai plus le temps d’aller en librairie qu’on me harcèle déjà pour financer un truc à 500 ou 1000 euros, soupire-t-elle. La dernière fois, une amie qui fêtait l’anniversaire de son mari m’a confié qu’il avait déjà tout et qu’elle ne savait vraiment pas quoi lui offrir, mais que je pouvais participer à la cagnotte lancée pour l’occasion. Ça devient totalement cynique. D’autant plus que l’on peut voir le montant investi par chacun. C’est aussi vulgaire que de laisser l’étiquette du prix sur un cadeau…»

Cette tyrannie de la cagnotte institutionnalise également le cadeau cher, autrefois réservé aux grandes occasions. Et professionnalise le don, selon la sociologue Nathalie Lapeyre: «Ces collectes amicales se pratiquent surtout dans les milieux aisés, de cadres, qui maîtrisent l’outil informatique, observe-t-elle. C’est un transfert de la sphère professionnelle à la sphère amicale. Car dans le cadeau participatif, on trouve la notion d’efficacité et de rentabilité: ça permet de s’en acquitter en quelques clics, comme on vérifierait ses e-mails. Afficher le montant de ses dons permet aussi d’indiquer son niveau social, sa valeur, et celle que l’on attribue à l’autre…»

Qu'importe le motif, pourvu qu'on ait l'argent

Mais le plus redoutable aux yeux de Martin reste la dérive engendrée par le crowdfunding: «Les gens n’attendent même plus qu’un ami récolte de l’argent pour eux, ils rackettent directement leur répertoire, pour tout et n’importe quoi. Dernièrement, j’ai été sollicité pour participer au financement du premier court-métrage amateur d’un type avec qui j’ai travaillé deux mois, il y a dix ans, et pas revu depuis. Les gens ne se rendent même plus compte de leur culot. On devient une simple tirelire pour ses relations.»

Il n’y a qu’à faire un tour sur Leetchi pour s’en convaincre. «Cette cagnotte remplace la liste traditionnelle de mariage et nous donne ainsi plus de choix et de flexibilité dans nos cadeaux», peut-on lire au sujet d’une collecte lancée par «Edouard & Aude». Plus loin, quelques lignes sommaires: «Parce qu’une exploration des mers arctiques coûte cher, Boubou & Erwan ont besoin de vous!» Ou encore: «Nous souhaitons faire un beau voyage en Californie.»

Mariage participatif

Autrefois, la seule occasion où l’on pouvait racketter ses amis sans rougir était au moment de la liste de mariage. Et encore, il fallait débourser une coquette somme pour les nourrir et les abreuver avant de pouvoir acquérir en retour le dernier téléviseur couleur et une douzaine d’assiettes en porcelaine de Limoges. Ce que les anthropologues appellent un système d’échange de don et contre don, destiné à resserrer les liens.

Mais maintenant, plus la peine de débourser un centime. Grâce à la plateforme WedZem, on peut directement faire financer ses noces par l’entourage. «Votre mariage est offert par vos invités!» clame la page d’accueil. A quand la plateforme qui permet de se faire rembourser ses courses du samedi à la Migros par ses amis? Après tout, certains emploient déjà Facebook d’une manière retorse pour indemniser leurs vacances, comme s’en émeut Martin: «Là encore, c’est une épidémie. J’ai de plus en plus d’amis qui mettent leur appartement en location durant leur absence. Et vu que ce n’est pas sur Airbnb mais sur Facebook, ça signifie qu’ils misent vraiment sur leurs amis pour subventionner leurs congés.»

Lire également: Le crowdfunding bat des records en Suisse

Radins au pilori

L’avalanche de nouvelles applis destinées aux remboursements entre amis ne devrait pas arranger cette poussée de mesquineries. Aux Etats-Unis, presque plus aucun millennial ne partage ses frais – de restaurant, Uber, sortie en boîte ou location de vacances – sans passer par le réseau social Venmo, qui permet de se faire rembourser au centime près n’importe quelle addition avancée pour la bande, et relancer les retardataires par des notifications sur son smartphone.

Or, selon le New York Times, ce système fait des ravages. «Merci Venmo, maintenant nous savons tous à quel point nos amis sont pingres», titrait le quotidien cet été. Car la plateforme aurait anéanti toute largesse et même toute réciprocité sociale, incitant à ne même plus offrir un seul café à ses amis. «Venmo devait rendre les transactions entre amis moins palpables. En réalité, elle encourage la radinerie, en transformant les comportements humains en tableau Excel. L’appli fait la promotion d’un comportement libertarien et individuel typique de la Silicon Valley,» dénonce l’éditorialiste Teddy Wayne.

Et comme Venmo est un réseau social, tout le monde peut même admirer qui doit combien à qui. Histoire de rayer de son répertoire celui ou celle qui ne s’acquitte pas rapidement des 3 fr. 50 avancés par un ami. A moins que ce mauvais payeur n'ait été très généreux pour la dernière cagnotte Leetchi d’un autre ami…

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