À force d’étudier la mémoire, on a quelque peu oublié d’étudier l’oubli. Grave erreur: car «oublier est une des façons de se souvenir», selon la formule de Richard Terdiman, professeur d’«histoire de la conscience» à l’Université de Californie à Santa Cruz. La mémoire individuelle, comme l’emmental, est définie par ses trous autant que par ses pleins, et les amnésies collectives sont une part essentielle des identités nationales. Pour étudier tout cela, un nouveau champ du savoir est en train d’émerger: l’étude culturelle des manières dont on fabrique de l’oubli se profile comme la prochaine frontière du territoire que les anglophones appellent «memory studies». Pendant ce temps, les sciences du cerveau montrent, elles, que l’effacement du souvenir est bien un processus actif, plutôt qu’une simple étourderie de nos neurones.

Ce nouveau champ, la Néerlandaise Liedeke Plate, chercheuse à l’université Radboud de Nimègue, propose de l’appeler «amnésiologie». C’est mieux que «léthologie», dit-elle (de Léthé, qui dans la mythologie grecque est l’un des fleuves de l’outre-monde, celui auquel les âmes vont boire pour oublier qui elles sont avant de se réincarner). L’amnésiologie voisine un autre territoire d’exploration récente, celui de l’«agnotologie», c’est-à-dire la production culturelle de l’ignorance, «à travers des mécanismes tels que la négligence involontaire ou délibérée, le secret et la suppression, la destruction de documents, les traditions incontestées et une myriade d’autres formes de sélectivité». Il s’agit, suggère Liedeke Plate dans un essai publié en avril dans la revue Memory Studies*, «d’aborder l’oubli non pas comme une défaillance de la mémoire, mais comme inhérent à elle».

Désir d’effacement

«Pourquoi en savons-nous si peu au sujet de l’oubli?» se demande la chercheuse. Sur le plan individuel, l’oubli est souvent aussi désirable que le souvenir, et généralement bien plus élusif. Pour le cerveau, l’élimination d’un souvenir est un vrai boulot: selon des expériences présentées en avril à la conférence annuelle de la Société des neurosciences cognitives à New York, l’activité cérébrale est plus importante «après voir reçu l’instruction d’oublier quelque chose qu’après avoir reçu la consigne de s’en rappeler». Le problème, c’est qu’on ne sait pas comment s’y prendre. La technique d’effacement sélectif des souvenirs indésirables qu’on voit à l’œuvre dans le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) reste – pour l’instant – cantonnée dans la fiction. Même si Lacuna Inc., l’entreprise (imaginaire) pourvoyeuse d’oubli dans le film, a pignon sur réseau social via une page Facebook, où des internautes s’épanchent: «J’aimerais que ça existe pour de vrai»…

Problème annexe: comme le suggère une étude publiée en mars dans la revue Nature Communications, l’acte mental visant à supprimer un souvenir gênant «a le pouvoir d’induire une amnésie pour d’autres expériences vécues juste avant ou juste après cet acte de suppression». Autrement dit, «l’effort d’oublier le passé rend plus difficile de se rappeler le présent»…

Sur le plan collectif, l’oubli semble plus facile à obtenir, sans doute parce qu’il porte en général sur des événements remontant au-delà des souvenirs individuels, qui n’ont pas laissé de traces directes dans les cerveaux. «Les techniques conçues pour favoriser l’amnésie collective incluent par exemple: le «pacte d’oubli» espagnol enveloppant la guerre civile dans le silence; la loi française qui interdit de mentionner le passé d’une personne si les actes de celle-ci tombent sous une loi d’amnistie; la terminologie et les récits alternatifs mis en circulation», énumère Liedeke Plate. On peut décider d’inverser le processus. Exemple: l’Université de Nouvelle-Galles du Sud recommande désormais qu’on parle de l’Australie comme ayant été «envahie» par les Européens, car le terme «peuplée» tend à produire de l’amnésie, faisant oublier la violence de la colonisation.

Le travail de l’antimémoire

Mais l’opposition souvenir/oubli ne suffit pas à expliquer la complexité du travail mémoriel. Selon une étude publiée le 6 avril dans la revue scientifique Neuron, notre cerveau fabriquerait en permanence de l'«antimémoire», qui ne relèverait pas de l’amnésie, mais d’une mémoire dotée d’une charge inversée. Mises en lumière pour la première fois chez les humains par une équipe d’Oxford et de l’University College de Londres, ces «antimémoires» semblent produites pour préserver l’équilibre excitation/inhibition (E/I) dans notre cerveau. Chaque nouvelle association qui s’établit dans le cortex, créant la base neuronale d’un souvenir, implique en effet une excitation électrique, qui perturbe l’équilibre E/I.

Problème: ce genre de déséquilibre «est soupçonné de donner lieu aux troubles observés dans l’autisme et la schizophrénie». Pour restaurer l’équilibre, chaque nouvelle association mémorielle s’accompagnerait donc de la création d’un double inversé: une «réplique inhibitrice», une «antimémoire» qui a l’effet inverse sur le courant qui circule entre les neurones. Au bout de ce tour de passe-passe, le souvenir reste, mais la tempête électrique est évitée, car la charge est neutralisée.

Une marée de je-me-souviens

Mais au-delà de cette cuisine interne, quels sont les effets? Le neuroscientifique Tim Behrens répond au nom de l’équipe: «Les hypothèses les plus probables sont: 1. Cela stabilise le souvenir, de façon à ce qu’il puisse durer davantage (il n’a pas besoin d’être dégradé pour permettre à d’autres souvenirs d’être stockés) et afin qu’il ne soit pas constamment exprimé» (c’est une bonne chose: cela nous évite d’être noyés en permanence dans une marée de je-me-souviens). «2. Cela évite que le souvenir collisionne avec d’autres souvenirs. Par exemple: si vous essayez de vous rappeler la dernière fois que vous avez vu votre mère, vous ne voulez pas vous rappeler simultanément toutes les autres fois que vous l’avez vue…» Le mécanisme de l’antimémoire serait ainsi un régulateur dans la préservation et la gestion des souvenirs.

Que conclure? Parfois, la mémoire encombre: elle peut être envahissante ou paralysante. L’amnésie – à l’image de celle qui recouvre la dynamique et les effets de la colonisation – peut être une source, elle, de pathologies collectives dévastatrices. Mais une plongée dans le fonctionnement de notre cerveau indique qu’il ne faut pas choisir entre la mémoire et l’oubli: la situation optimale semble être celle où les souvenirs sont à la fois présents et silencieux, dans un background d’où ils sont prêts à être rappelés. Dès qu’on sort des oppositions binaires, on le voit, il existe tout un monde de possibilités…


Liedeke Plate, «Amnesiology: Towards the study of cultural oblivion», in «Memory Studies», avril 2016, vol. 9, no. 2.