Pour de nombreux croyants dans le monde, les fêtes de Pâques ont été assombries par la santé chancelante du pape Jean Paul II. Malgré sa détermination, Karol Wojtyla n'a pas pu participer aux cérémonies pascales. Vendredi soir, il a assisté au chemin de Croix par écran interposé, depuis sa chapelle privée. De leur côté, les fidèles pouvaient voir Jean Paul II de dos sur un écran géant, en train de les regarder le regarder. Dimanche, et pour la première fois depuis le début de son pontificat, il n'a pas pu prononcer sa bénédiction urbi et orbi. On a vu un pape grimaçant et gesticulant chercher vainement un son qui refusait de sortir de sa gorge brutalisée par une trachéotomie. Lundi, Jean Paul II n'est pas apparu aux fenêtres de ses appartements pour dire la prière qui clôt traditionnellement les cérémonies de Pâques.

Ces fêtes ont été symboliques à plus d'un égard. Elles ont mis en scène un pape totalement muet, immobilisé par la maladie, certes courageux, mais dont le corps n'obéit plus aux injonctions de la volonté. Elles ont révélé que cet homme si avide de communication directe avec les croyants n'était plus que le spectateur pathétique de sa propre incapacité physique à communiquer. Ces fêtes, plus que jamais, ont crié l'absence du pape à la tête de l'Eglise. Plus que jamais, aussi, elles ont permis d'identifier le calvaire de Jean Paul II à celui du Christ. Par ses souffrances médiatisées, Karol Wojtyla offre au monde une idée de ce que peut être l'imitation du Christ pour un croyant qui aspire à la sainteté.

Mais à qui profite la passion de Jean Paul II? Le message que cherche à transmettre le pape est-il compris? Certains s'offusquent de ce spectacle doloriste qu'ils trouvent dégradant. D'autres pensent que ce martyre public sert la cause des personnes âgées et des malades, et s'empressent de souhaiter longue vie au pape. Celui-ci a d'ailleurs reçu de nombreux témoignages d'affection et d'encouragement depuis sa première hospitalisation au début du mois de février. On admire le croyant, le malade, le vieillard… Mais admire-t-on le chef de l'Eglise? Pas sûr. La compassion que suscite la souffrance de Jean Paul II semble faire oublier que sa principale fonction est de gouverner l'Eglise. Pas d'être un martyr.

Un symbole de résistance

Pourtant, pour le temps qu'il lui reste à vivre, Jean Paul II a choisi d'être un symbole vivant. Un symbole de la souffrance et de la résistance à l'air du temps qui veut cacher la maladie et la mort. Mais en refusant de renoncer à sa charge alors qu'il n'est plus à même de la porter, en acceptant d'agoniser en public, le pape opère un déplacement de la fonction pontificale. Certes, d'autres papes ont fini leur pontificat dans la maladie et la sénilité. Ce fut notamment le cas de Léon XIII (1878-1903). Comme aujourd'hui, des membres de la Curie paraient au plus pressé. Mais tout cela n'était pas médiatisé. En s'exposant devant les médias pour montrer sa maladie à l'envi, Jean Paul II n'est-il pas en train d'utiliser le trône de Saint-Pierre au service de ses biens spirituels propres, à savoir la quête de la sainteté? La question peut paraître insolente concernant un homme qui n'a jamais ménagé ses forces pour l'Eglise, mais le doute est permis. Jean Paul II cherche à mener les vertus chrétiennes jusqu'à l'héroïsme. Il semble cependant refuser les limites inhérentes à l'exercice. Et l'humilité qui doit l'accompagner.

L'Eglise, dont la voix est déjà bien étouffée par les bruits du monde, a maintenant un pape muet à sa tête. Jean Paul II reparlera-t-il un jour? Ses médecins l'ont laissé entendre. Mais il devient difficile de tendre l'oreille à ses mots. Avant sa deuxième hospitalisation, les paroles de Jean Paul II étaient déjà peu audibles. Qu'en sera-t-il s'il parvient à surmonter son handicap actuel? Et qu'applaudit-on lorsque Jean Paul II réussit, comme l'été dernier lors de sa rencontre avec les jeunes Suisses à Berne, à prononcer des sons dont le sens échappe au plus grand nombre tant ils sont déformés par la maladie? La performance d'un infirme? Une illusion?

Prévoyants, certains cardinaux bien intentionnés ont affirmé que le pape, même s'il devenait muet, pouvait continuer à gouverner l'Eglise. Par écrit ou par gestes. Mais la main de Jean Paul II tremble, et les gestes peuvent recevoir toutes sortes d'interprétations qui n'ont rien à voir avec l'intention de leur auteur. Ces dernières années, la Curie n'a d'ailleurs pas manqué de donner un sens ultra-conservateur à certains actes courageux de Jean Paul II. Ce que le pape a semé de bon, la Curie risque de le détruire si le vide du pouvoir se prolonge à Rome.

Toutefois, le symbole le plus fort de ces fêtes de Pâques est certainement celui-ci: à l'instar du pape, l'Eglise est malade. Non seulement elle se trouve dans l'incapacité d'offrir une parole porteuse de sens pour les contemporains, mais elle est paralysée par la peur d'affronter l'avenir. C'est tout le contraire du message joyeux que le dimanche de Pâques est censé délivrer au monde