C'est une affaire corse que rapportait récemment Le Monde. Ç'aurait pu être une histoire suisse. Ou valaisanne, ou même de n'importe où, expliquent les experts. Mais quand même, elle est typique des populations où la consanguinité est réputée plus forte qu'ailleurs. C'est un dossier criminel où la preuve par l'ADN n'a rien donné parce que les Corses, sommairement dit, sont tous cousins. Les circonstances étaient très particulières, l'ADN analysé aussi. Explications. «Vous êtes tous des clones», s'est exclamé le président de la 14e Chambre correctionnelle de Paris, selon le compte rendu du quotidien français. Il s'adressait aux deux accusés corses qui comparaissaient devant lui, les 12 et 13 novembre derniers, mais visait les insulaires dans leur ensemble. «Je caricature, mais c'est tout à fait hallucinant. Des Corses qui ignorent tout de leurs liens familiaux et ne se connaissent pas ont la même empreinte ADN.»

Les enquêteurs avaient trouvé des traces d'ADN provenant de chacun des deux accusés à l'intérieur d'une voiture garée à Bastia. Le véhicule contenait du matériel plutôt insolite: cagoules, perruques, moustaches postiches, gilets pare-balles, percuteur et une pâte «qui n'était pas à modeler», leur a-t-il paru d'emblée. Le locataire de l'auto, un dirigeant autonomiste, venait d'être assassiné à deux pas de là.

Les traces biologiques étaient très dégradées. Il n'a pas été possible d'en isoler de l'ADN issu du noyau des cellules – celui qui avait confondu le «tueur de l'Est parisien», Guy Georges. Seul de l'ADN dit «mitochondrial» a pu être analysé.

Présent à l'intérieur des cellules dans une proportion beaucoup plus importante que l'ADN nucléaire, l'ADN mitochondrial (logé dans les mitochondries, responsables, schématiquement, de la production d'énergie) est aussi beaucoup plus petit. «Pour fixer un ordre de grandeur, l'ADN nucléaire, c'est 3 milliards de lettres, l'ADN mitochondrial 16 000», explique Raphaël Coquoz, chargé de cours à l'Institut de police scientifique et de criminologie de l'Université de Lausanne (IPSC). Surtout, l'ADN mitochondrial n'est hérité que de la mère. Un ancêtre maternel commun, même dix générations auparavant, et la séquence d'ADN mitochondrial de deux individus est la même. «C'est très ennuyeux», a commenté le président de la Cour.

L'avocat de la défense s'est engouffré dans la brèche. L'empreinte de l'un des deux accusés a été comparée à une banque de données de 1657 individus. Le même profil y figurait 8 fois. «A l'échelle de la Corse, cela fait 1077 fois, de la France, 258 000.» C'est-à-dire beaucoup de suspects potentiels, beaucoup trop. «On se fout de qui?» a tonné l'homme en robe. L'ADN mitochondrial n'est pas une preuve irréfutable, a admis l'accusation, mais constitue un élément à charge. En Suisse, il n'est pas considéré comme un moyen d'identification suffisant pour être enregistré dans le fichier central des empreintes génétiques, mis en service par le Conseil fédéral il y a deux ans. Il est néanmoins utilisé de cas en cas dans des enquêtes criminelles. C'est une roue de secours. «Toute information est bonne à prendre», résume Raphaël Coquoz. Elle peut, par exemple, exclure qu'un suspect soit l'auteur d'un crime. «Si vous trouvez un cheveu mais pas la racine, vous ne pourrez obtenir que de l'ADN mitochondrial. Mais cela donne un indice», explique Pierre Margot, directeur de l'IPSC.

Il est en revanche admis que l'ADN du noyau offre, lui, un moyen d'identification qui confine à la certitude, sauf s'il s'agit de vrais jumeaux qui présentent alors exactement le même profil. La fiabilité peut néanmoins en être moindre pour les membres d'une même famille. Dans tous les cas, le résultat d'une analyse ADN nucléaire ne donne jamais qu'une probabilité, certes extrêmement élevée, mais dont l'utilisation est parfois délicate dans un dossier criminel. Quant à l'ADN mitochondrial, «plus les populations sont consanguines, plus un profil identique a de chances de se retrouver, surtout s'il y a un taux élevé d'endogamie», c'est-à-dire si peu de femmes ont été nouvellement intégrées à la population considérée, confirme Conxita Brandt, médecin adjoint et maître d'enseignement à l'Institut universitaire de médecine légale, à Lausanne. Et donc, une situation comme celle qui a été constatée en Corse pourrait très bien survenir dans certaines vallées alpines de Suisse, par exemple. Ce fameux ADN mitochondrial est également utilisé pour rechercher les victimes de crimes de guerre, ou pour des investigations d'ordre historique sur de vieux matériaux – l'identification des restes de Louis XVII ou de la descendance du tsar Nicolas II. L'avocat des deux accusés, lui, a offert au président du tribunal, «pour l'avenir», sa documentation sur les spécificités des profils génétiques corses.