Portrait

Andrea Dora, les couleurs du temps

La peintre allemande installée depuis vingt ans en Suisse nous ouvre son atelier. Les toiles sont flamboyantes, entachées ici et là de touches sombres. Un travail exposé deux années durant au Petit Palais à Montreux

Elle a ouvert un atelier sur les hauteurs de Montreux, rue Industrielle, avec fenêtres donnant sur la cour des Miracles. A Paris, Victor Hugo appelait ainsi un quartier parce que les mendiants aveugles ou paralytiques y recouvraient par miracle la vue et les jambes. A Montreux, ce sont des ouvriers italiens qui y auraient miraculeusement survécu à des inondations dans les années 1920.

Andrea Dora aime l’endroit, sa courette aux pavés irréguliers, le studio de yoga en face, un centre de shiatsu, quelques artisans et boutiquiers. Elle se rend à son atelier comme on va au bureau, avec des horaires de travail et une pause à midi pour déjeuner avec ses enfants dans leur appartement. On peut être artiste et un peu… fonctionnaire. Dans l’atelier en question, avant que ne sautent aux yeux les couleurs très vives, le froid saisit. Un petit chauffage d’appoint et une tasse de thé pour l'oublier. On imagine qu’elle passe outre la température basse parce que les tableaux sont le plus souvent grands et larges (2,80 mètres sur 2 voire 4 mètres sur 2).

«Peindre, ça réchauffe»

Elle dit que «peindre, ça réchauffe». Le corps et l’âme. Cet art est aussi très physique. Elle est fine, musculeuse. On l’imagine à pied d’œuvre, balayant de couleurs la toile, prenant du recul, investissant de nouveau le tableau de maître à naître. Une brochure rappelle qu’elle crée une peinture expressive et fluide à la fois. «Chaque tableau est le résultat d’un intense moment de vie, une manière de retenir l’instant qui passe», dit-elle. Elle peint à l’acrylique et à l’oilstick. En 2015, elle a exposé 40 œuvres à l’espace Plexus Art Gallery au Petit Palais du Montreux Palace. Le plus souvent sans titre ou alors avec des noms évocateurs tels L’oiseau noir, La reine du bal, Le voyage bleu, Carnaval, Le bonhomme.

Elle y côtoyait Ringo Starr et d'autres musiciens habitués de la Riviera, alanguis sur des chevalets pour images dans la salle des banquets. L’œuvre a été montrée durant deux ans puis le galeriste Bernard Chassot lui a ouvert les portes de la splendide villa Murillo à Clarens/Montreux. Andrea Dora ne parle pas du bonheur que procure l’exposition de son travail. Elle sourit, passe à autre chose. Montre une toile en attente, le pinceau qui ne sait pas encore où il s’attardera ou filera comme un coup d’épée. Un pan de rose ici, un sein nu. Une ébauche? Elle hausse les épaules et sourit. On verra, semble-t-elle dire. Au matin, les toiles l’attendent. Un emballement, un éclair peuvent inspirer un flot de couleurs.

Aventures artistiques en série

Andrea Dora Wolfskämpf (son patronyme entier) est née et a grandi au nord de l’Allemagne, à Diepholz. Père ingénieur, mère professeure des écoles. Un oncle libraire et programmateur de théâtre l’introduit sur la pointe des pieds dans l’univers du spectacle. Elle vend des tickets, sert des canapés. Après sa maturité, elle s’envole avec un amoureux pour Vienne, se cultive, lit, va au cinéma, sculpte, étudie les sciences du théâtre à l’université. Puis elle fréquente la Kunstakademie de Düsseldorf en 1990 et l’Ecole des beaux-arts de Brême de 1991 à 1993.

Chercher le charme impénétrable de l’incertitude, encore et encore…

La création de costumes et de décors de théâtre ainsi que la scénographie la passionnent, en Allemagne puis en Suisse, où elle finit par s’installer. Elle participe à des aventures artistiques comme La flûte enchantée ou Le carnaval des animaux au Festival Menuhin à Gstaad. Et vient la peinture. Première exposition aux ateliers de Vidy en 1999. Il y en aura beaucoup d’autres. Berne, Yverdon, Lausanne, Martigny… Difficile de qualifier sa peinture. Elle est à la fois flamboyante, ponctuée ici et là de petites touches sombres, comme un deuil porté.

Entrer dans le tableau

Une vidéo rare montre Andrea Dora dans une performance tournée à Berne en 2008. Ce sont d’abord des esquisses, des figures géométriques peut-être, une silhouette humaine enfin puis elle peint autant avec la main droite qu'avec la gauche, semble laver la toile avec des couleurs, le corps appuyé au tableau pour mieux ancrer la peinture. Entrer dans le tableau? Un jour de commémoration de la tuerie du Bataclan, elle donnait un cours sur l’art à la Haute Ecole pédagogique de Lausanne. Il lui a fallu dix minutes pour rougir un tableau et laisser percevoir on ne sait comment un petit personnage esseulé, assis près d’un piano. Son intention première n’était pourtant pas de figurer l’épouvante. «J’interviens aussi dans des écoles avec Artistes et enseignants. Je dis aux enfants: je peins ce que vous voulez, un chien ou un clown.

Puis je recouvre de peinture et à la fin les enfants voient autre chose, un lapin ou un moustique. C’est une histoire qui se raconte», explique-t-elle. Les 5 et 6 mai 2018, elle a présidé l’événement Private P'Arts 32 artistes ouvrent leurs portes à Montreux. Peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs, photographes, plasticiens, céramistes ont montré leur atelier au public. La cour des Miracles a reçu elle aussi son lot de visiteurs. «Qu’est-ce que la peinture?» lui a-t-on demandé. Ecrit quelque part ce début de réponse qu’elle semble faire sien: «Chercher le charme impénétrable de l’incertitude, encore et encore…»


Profil

1967 Naissance dans le nord de l’Allemagne.

1999 Première exposition aux ateliers de Vidy.

2015 Solo expo pendant deux ans au Petit Palais, Montreux Palace.

2017 Solo expo, Galerie Nielaba, Berne.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

Consultez notre dossier Les portraits du «Temps»

Les portraits du «Temps»

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