C'est la région de la douceur de vivre. Pourtant c'est là, à Angers, sur les bords de la Loire, que se déroule depuis le 3 mars, et pour quatre mois, un procès qui donne des haut-le-cœur à tous ceux qui s'en approchent. Sur l'échelle du sordide, il est difficile de trouver pire: 66 personnes (39 hommes et 27 femmes), âgées de 23 à 72 ans, sont jugées pour des viols et agressions sexuelles. Trois d'entre elles risquent la réclusion à perpétuité. Leurs victimes: 45 enfants, 19 garçons et 26 filles. Ce sont souvent leurs propres enfants ou petits-enfants, qui avaient entre 6 mois et 12 ans à l'époque des faits, entre 1999 et 2002.

Un réseau familial et para familial s'était organisé. Dans le petit appartement de la famille V. se retrouvaient trois ou quatre couples qui prostituaient leurs enfants, ceux de leurs voisins, amis, parrains et marraines. Ils proposaient aux adultes et aux enfants de «venir jouer au docteur». Tout le monde couchait avec tout le monde, dans un épouvantable climat de violence, de débauche et d'inceste. Les enfants criaient et demandaient grâce. L'arrêt de renvoi devant la Cour d'Assises fait état d'une centaine de scènes de viols et d'agressions sexuelles. L'une des fillettes, âgée alors de 4 ans, aurait été abusée au moins quarante-cinq fois, notamment par son père. Et c'est sa propre mère qui tenait les comptes de cette sordide entreprise: les vendeurs d'enfants touchaient en échange quelques centaines de francs de l'époque, ou des colis alimentaires…

Depuis le début du procès, la grande misère sociale, intellectuelle, affective et sexuelle des prévenus apparaît au grand jour. Beaucoup sont eux-mêmes d'anciens enfants battus et violés. Certains ont déjà été condamnés. L'enquête a mis l'accent sur le caractère «fruste», voire «débile léger» de la plupart d'entre eux. Les accusés ont du mal à suivre les débats. Malgré le tact et la psychologie du président de la Cour d'Assises, ils ne comprennent pas, ou font semblant de ne pas comprendre les questions qui leur sont posées. Certains ne savent ni lire, ni écrire et ne connaissent même pas ou font semblant de ne pas connaître leur âge. Entre chômage, instabilité professionnelle, inactivité totale et parfois alcoolisme, la plupart vivent du Revenu minimum d'insertion. «Mes clients sont dépassés, ils s'ennuient. Ils ne comprennent pas ce qu'on fait», indique l'avocat d'un des prévenus. Mais les avocats des parties civiles se demandent si certains n'en rajoutent pas dans la débilité pour plaider ensuite les circonstances atténuantes.

Entré dans sa troisième semaine, le procès en est encore à l'examen de la personnalité des prévenus, dont quarante sont en détention. Dans un deuxième temps, la justice se demandera pourquoi personne n'a rien vu, à commencer par les travailleurs sociaux. Ceux-ci plaident qu'ils ne sont pas des policiers et qu'ils ont été «abusés par des adultes manipulateurs et pervers.» Il a fallu une enquête sur l'un des prévenus, accusé de viol dans un autre dossier (et condamné le 15 mars en appel à quatorze ans de prison) pour que toute l'affaire soit découverte par la police.

Un autre aspect devra être examiné: les enfants ont parfois fait allusion à des adultes «en costume cravate» ou «cagoulés», ce qui pourrait laisser penser à l'existence d'un réseau de pédophilie allant au-delà des familles. Les avocats des prévenus comme ceux des parties civiles n'y croient guère: «Quand vous voyez le niveau social des agresseurs, le bazar monstrueux qu'était l'appartement où se passaient les partouzes, vous avez du mal à l'imaginer», confiait l'un d'entre eux à l'envoyé spécial du quotidien Le Monde.

La justice tente enfin d'exorciser le syndrome d'Outreau, ce procès qui avait fait apparaître les errances de l'instruction sur la foi de dénonciations d'enfants, et où finalement la plupart des prévenus avaient été acquittés. Cette fois, même s'ils ont tendance à se renvoyer mutuellement les responsabilités, la plupart des prévenus reconnaissent les faits.

Dans le Palais de justice d'Angers, où une salle d'audience spéciale a dû être construite pour accueillir les accusés et leurs 60 avocats, on ne verra pas les enfants. Sauf en cas de nécessité absolue. Leurs témoignages ont été filmés et seront diffusés à l'audience. Un bon nombre d'entre eux, placés aujourd'hui dans des foyers ou dans des familles soigneusement sélectionnées, tentent de se reconstruire. Mais la plupart sont cassés. Peut-être pour la vie.