Il est encore trop tôt pour dresser le bilan complet des dégâts de la campagne antipédophiles lancée le 23 juillet par l'hebdomadaire dominical News of the World, et poursuivie – sans concertation? – par son concurrent Sunday People, dimanche dernier. Car malgré l'arrêt par le News of the World de sa campagne destinée à révéler «110 000 noms de pédophiles» suite au meurtre de Sarah Payne, 8 ans, l'escalade se poursuit en Angleterre. Samedi soir, James White, un homme de 54 ans condamné pour avoir abusé sexuellement de trois petites filles entre 1988 et 1993, s'est tué en avalant des médicaments. Il avait été pris à partie la veille par les habitants de son village près de Manchester. Devant les menaces physiques proférées à son endroit, il a préféré se donner la mort «afin de protéger sa femme et leurs cinq enfants». Son nom n'étant pas apparu dans les listes du News of the World, l'hebdomadaire s'est empressé de nier toute responsabilité.

Mais que dire de Victor Burnett, un pédophile dont la photo était apparue en première page avec la mention «attentat à la pudeur contre une centaine de jeunes garçons»? Jusqu'ici domicilié à Paulsgrove, près de Portsmouth, ce personnage a pris le maquis. «C'est exactement ce que nous craignions avec cette campagne; jusqu'à jeudi dernier, nous savions où se trouvait Burnett,» explique-t-on à Scotland Yard. Samedi dernier, l'appartement de Burnett avait également été pris pour cible et saccagé. Depuis, une foule en délire défile tous les soirs aux cris de «Pendez les pervers» et terrorise les habitants de Paulsgrove.

D'autres incidents ont eu lieu à travers le pays contre des hommes suspectés à tort d'avoir un passé de pédophile, notamment l'ex-star de rock Gary Glitter, condamné pour avoir téléchargé des photos pornographiques d'enfants à partir d'Internet. Tout récemment, un ressortissant du sous-continent indien, a été pris en chasse et roué de coups alors qu'il discutait avec des enfants. Du côté des autorités, c'est la consternation. «On ne peut pas laisser les gens administrer la justice eux-mêmes!» a déclaré le chef de la police du Hampshire, qui ajoute: «Les manifestants ne sont pas tous des parents en colère. Il y a aussi des gens qui en profitent pour se défouler.»

Dans cette situation pourtant, les tabloïds apparaissent presque comme des bienfaiteurs devant les «insuffisances» de la police, dixit News of the World. Toujours prompt à convaincre les gens à l'aide d'un carnet de chèques, ce dernier a reçu le soutien des parents de Sarah, et même celui d'Ian Armstrong, l'une des victimes innocentes de la campagne antipédophiles! La police peut bien affirmer que la surveillance des pédophiles fonctionne, la vigueur des réactions a montré les faiblesses du système.

Nommée récemment rédactrice en chef du News of the World, Rebekah Wade, 31 ans à peine, a réussi à créer un électrochoc dans l'opinion… et à redresser les ventes à 4 millions d'exemplaires. Le Ministère de l'intérieur, soucieux de ne pas s'aliéner une opinion publique apparemment convaincue, lui a presque donné raison en proposant de mettre en place de «nouveaux moyens pour protéger le public». Pour l'instant, le gouvernement refuse d'instaurer un équivalent britannique à la «Megan's law» qui permet aux citoyens américains d'avoir accès à l'identité de pédophiles dans leur quartier. Mais les tabloïds semblent s'en charger.