Deux problématiques divisent actuellement la Communion anglicane: l'homosexualité et l'épiscopat féminin. Ces «démons» planent sur la 14e Conférence de Lambeth, qui s'ouvre aujourd'hui à l'Université du Kent à Canterbury. Rowan Williams, l'archevêque de cette cité et chef spirituel de la Communion anglicane, a convoqué jusqu'au 4août plus de 800évêques à cette assemblée qui a lieu tous les dix ans. Mais une partie des leaders de l'aile traditionaliste de la Communion a fait défection: environ 250 évêques, soit près de 30% des invités, ont annoncé qu'ils ne viendraient pas, ne souhaitant pas être confrontés à leurs confrères libéraux.

La Conférence de Lambeth n'a pas de pouvoir législatif: elle a un caractère essentiellement consultatif, mais les résolutions prises à cette occasion sont néanmoins importantes pour la Communion, qui compte 77 millions de fidèles dans le monde. La défection d'un grand nombre d'évêques conservateurs est donc significative d'un processus de désintégration qui a débuté en 2003 et qui menace d'aboutir à un schisme. George Carey, l'ancien archevêque de Canterbury, n'y va pas par quatre chemins: dans Le Monde daté de ce jour, il déclare que «le schisme a déjà eu lieu», et pointe la principale responsable: l'Eglise épiscopalienne des Etats-Unis, la branche américaine de l'anglicanisme.

En 2003, celle-ci a ordonné évêque un prêtre ouvertement homosexuel: Gene Robinson. Or, en 1998, lors de la dernière Conférence de Lambeth, 85% des primats anglicans avaient voté une résolution interdisant l'ordination épiscopale d'homosexuels. Le geste de l'Eglise épiscopalienne est donc apparu comme une provocation. Il a suscité l'indignation des primats de l'hémisphère Sud, où vivent 50 millions d'anglicans. Au fils des années, une double fracture s'est installée: une division nord-sud, et un conflit entre libéraux et conservateurs. Au cœur de cette scission: l'interprétation de la Bible et l'évolution des mœurs.

En Occident, une longue tradition exégétique a conduit à donner différentes interprétations possibles à certains passages litigieux de la Bible. Tel n'est pas le cas dans la plupart des pays de l'hémisphère Sud, où prévaut une interprétation plus littérale du livre saint des chrétiens, notamment des passages concernant l'homosexualité. Les anglicans de tendance évangélique, plus attachés à la lettre du texte que les anglicans historiques, sont aussi davantage présents en Afrique, en Amérique latine et en Asie. L'archevêque nigérian Peter Akinola, chef de file des évêques conservateurs, estime ainsi que les anglicans libéraux méprisent les valeurs bibliques. Plusieurs provinces du sud ont déjà rompu tout lien avec l'Eglise épiscopalienne des Etats-Unis. En 2007, Peter Akinola a également ordonné évêque un dissident de l'Eglise épiscopalienne, un acte jugé illégal par Rowan Williams.

Autre épisode important du processus schismatique en cours: la réunion à Jérusalem, à la fin du mois de juin, de 280 évêques et 750laïcs appartenant à l'aile conservatrice. Contestant les évolutions à l'œuvre dans la Communion anglicane, ils ont décidé de créer leur propre réseau, «une Eglise dans l'Eglise» disent-ils: la FOCA (Fellowship of Confessing Anglicans), fidèle à l'orthodoxie anglicane. Plus grave, ils rejettent l'autorité de Rowan Williams, tout en reconnaissant le siège historique de Canterbury. Un schisme qui n'ose pas encore dire son nom.

Enfin, le 7 juillet, le synode général de l'Eglise d'Angleterre - l'Eglise mère de la Communion anglicane - a décidé d'accepter le principe de l'accès des femmes à l'épiscopat. Et refusé d'accorder des concessions aux traditionalistes, comme la création de super-évêques qui auraient été chargés d'officier dans les paroisses opposées à la présence de femmes évêques. Pourtant, avant le synode, 1300membres du clergé avaient menacé de quitter l'Eglise anglicane si le principe de l'ordination épiscopale des femmes était accepté. Nombre d'entre eux pourraient rejoindre les rangs de l'Eglise catholique. Pour celle-ci, la décision du synode est un «accroc à la tradition apostolique maintenue par toutes les Eglises du premier millénaire».

Les divisions sont si profondes, les points de vue si irréconciliables, et l'autorité de Rowan Williams si affaiblie, qu'il semble impossible que la 14e Conférence de Lambeth parvienne à rétablir la paix au sein de la Communion anglicane. Le Times compare la crise actuelle à la Réforme. Un double processus de désintégration et de recomposition est en effet à l'œuvre, qui va bouleverser le visage de l'anglicanisme tel que nous le connaissons aujourd'hui.