Portrait

Anil B, Lord of YouTube

Sous le pseudo WaRTek, le Genevois italo-indien au 1,5 million d’abonnés a posté des centaines de vidéos de jeux de guerre. Il explore désormais les lieux chargés d’histoire

Il passe en ce moment son brevet théorique ULM afin de pouvoir piloter un drone à titre professionnel. A Paris, 300 personnes sont autorisées à faire voler dans le ciel francilien ces engins télécommandés. Anil B voudrait bien être le trois cent unième. Son projet: publier une vidéo long format consacrée à la Seconde Guerre mondiale. Tournages prévus à Berlin, Stalingrad, Auschwitz, Oradour-sur-Glane et autres lieux, dont la capitale française.

Anil B n’est ni historien, ni documentaliste, ni même journaliste. Il est youtubeur. Un million et demi d’abonnés. C’est moins que les Cyprien, Norman, Squeezie, EnjoyPhoenix (son ex, on y reviendra), mais ça le classe tout de même parmi les plus suivis en France, où il vit, et en Suisse, où il est né et a grandi. Anil B fut plus connu sous le pseudo de WaRTek («war» pour guerre, «tek» pour technologie). A 19 ans, il a entamé sa carrière de gamer, a produit huit ans plus tard plus de 700 vidéos. Il joue dès 2011 sur la chaîne Call of Duty, où il exerce ses talents de joueur-sniper. Scènes hyperréalistes de guerres urbaines et de territoires avec hémoglobine, cadavres, façades criblées d’impacts, angles de rues qui laissent entr’apercevoir des paysages ravagés. Il déclenche une troisième guerre mondiale qui débute le 21 décembre 2012 (plus d’un million de vues). On aime ou n’aime pas. Les 10-14 ans qui savent faire la part des choses et disent «que c’est que du jeu» adorent. Lui-même a baigné là-dedans tout petit, dès 4 ans, sur les consoles Nintendo.

Amour et succès

Anil est l’enfant unique d’un couple italo-indien qui s’est rencontré à Genève. Entre l’école à Carouge et les parties de baby-foot et de tennis, il se sent un peu seul. Un jour, il repère dans sa chambre une fenêtre sur le monde: Internet et les jeux vidéo. Il décroche sa maturité en bio-chimie, tente HEC sans succès car il s’ennuie, apprend qu’il existe des études de game designer, fonce, s’inscrit, apprend le dessin, la modélisation, la programmation. Voyage aux USA pour voir et parler avec les meilleurs gamers. Poste sur YouTube en 2013 ses propres vidéos, passe en moins d’un an de 10 000 abonnés à 430 000. Sa popularité grimpe lorsqu’il tombe amoureux de Marie Lopez alias EnjoyPhoenix, la plus suivie des youtubeuses françaises (mode et lifestyle). Jolie blonde et beau brun: couple idéal qui filme et publie sa vie (nos petits-déjeuners, nos choix d’habits, nos chambres d’hôtel en tournée de promotion). Un jour, WaRTek en a eu un peu marre du narcissisme et des 200 vidéos sur leur quotidien. Il a donc tourné une page de Web.

Super organisation et j’ai posé pour 600 selfies en 2h30 chez Instagram

Il donne rendez-vous ce lundi-là à la Maison du Gâteau, rue Florissant à Genève. Belle adresse, quoiqu’un brin désuète pour un youtubeur. «Non, dit-il, le cappuccino est délicieux et puis mes parents habitent à côté.» On l’imaginait arriver avec du retard et beaucoup de fatigue. Même pas. Il est ponctuel, d’aplomb et très souriant. Ce week-end à Palexpo avec 50 autres youtubeurs (dont Norman, Seb la Frite, Dear Caroline et Le Grand JD), il a participé à l’événement Royaume du Web, une première en Suisse. Plus de 10 000 entrées, un vrai succès. «Super organisation et j’ai posé pour 600 selfies en 2h30 chez Instagram», dit-il.

Le dimanche à Tchernobyl

Anil Brancaleoni (son vrai nom) est désormais installé à Paris «parce que c’est plus pratique», a une nouvelle petite amie et surtout une nouvelle carrière. On le préjugeait superficiel, on découvre un jeune homme posé et très réfléchi. La vidéo reste sa passion mais elle se décline désormais en vlog (blog qui utilise la vidéo). Il s’est rendu en début d’année en Ukraine à Tchernobyl, «pour raconter l’histoire de la plus grande catastrophe nucléaire de tous les temps». Une vidéo si bien documentée et réalisée que la RTS l’a relayée. Quatre mois de préparation et un parcours émaillé d’embûches pour obtenir l’autorisation de survol du site par son drone. Tout cela à ses frais.

Anil B fait partie de ces vidéastes qui vivent plutôt bien de leurs productions. «C’est comme à la télévision, plus c’est regardé, plus il y a de pub et de recettes», résume-t-il. Il est aussi soutenu par des marques comme L’Oréal, Coca-Cola et Nissan. «J’ai fait avec Lewis Hamilton une pub télé pour L’Oréal à Barcelone», confie-t-il, plutôt fier. Mais il refuse toute intrusion de marque pour ses nouvelles vidéos: «Le tourisme morbide et de la promo dans le malheur, très peu pour moi.» Anil est rentré d’Ukraine avec 300 gigas de rushes et a passé 40 heures à monter son film (à voir sur Anil B YouTube). «Je suis passionné par l’«urbex», l’exploration urbaine, les lieux figés dans le temps, restés en l’état avec les marques du passé comme les usines ou les sanatoriums désaffectés. Je sais que je casse les codes avec ce type de vidéos, parce que j’invite à voir plus longtemps», explique-t-il. Ses abonnés accoutumés au court format ont, a-t-il calculé, eu un temps de rétention (visionnage) de 18 minutes sur les 37 que dure le film, «ce qui est très bien». Ses followers ont évidemment évolué: WaRTek était suivi par 90% de garçons de 12 à 18 ans. Anil B est regardé par 40% de filles de 18 à 25 ans.


Profil


1990 Naissance à Genève.

2008 Maturité en bio-chimie.

2014 Un million d’abonnés.

2017 Vidéo tournée à Tchernobyl.

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