Histoire

Des animaux devant le tribunal et des épouses d’occasion vendues aux enchères

La pensée économique permet de révéler la logique cachée des comportements humains aussi absurdes que les procès intentés à des rats au Moyen Age ou le rachat de femmes mariées par leurs amants

L’être humain est-il un animal rationnel? Vu les nombreuses pratiques sociales absurdes dont l’histoire a été le témoin au fil des siècles, il est parfois permis d’en douter. Parmi les étrangetés qui interpellent? La vente aux enchères d’épouses d’occasion dans l’Angleterre du XIXe siècle, mais aussi la persécution en justice des rats, cafards et criquets en Italie, en Suisse ou en France, durant la Renaissance.

Et l’on ne parle même pas ici de l’ordalie: dans l’Europe médiévale, lorsqu’il était impossible de déterminer la responsabilité criminelle d’une personne, celle-ci avait la possibilité de s’en remettre au jugement divin en plongeant son bras dans un chaudron d’eau bouillante ou en portant une barre de fer rouge sur neuf pas. En cas d’innocence, un miracle se produisait: le membre ressortait indemne de ce procès par le feu.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces usages étranges ne sont pas dénués de sens. «Les pratiques qui ont pour conséquence que les gens s’en sortent moins bien ont peu de chances de perdurer», relève avec justesse Peter T. Leeson dans What the Fuck?! L'économie en absurdie (Ed. De Boeck Supérieur): «Les rituels les plus excentriques sont souvent d’ingénieuses solutions à des problèmes pressants, développées par des personnes perspicaces, motivées par des incitations, et adaptées au moment et à l’endroit.»

Le jugement de Salomon

Pour comprendre la logique sous-jacente des ordalies, il faut relire le jugement de Salomon dans la Bible hébraïque. Deux femmes se disputent la maternité d’un bébé. Le roi propose de couper le nourrisson en deux et d’en donner à chacune une part égale. L’une accepte. L’autre refuse, préférant laisser la vie sauve à l’enfant. Salomon se tourne alors vers elle et lui dit: «Prends cet enfant. Tu en es la mère.»

De la même manière, l’ordalie permettait autrefois de démasquer les délinquants. Les coupables ne s’y soumettaient jamais «et les innocents la choisissaient toujours», poursuit Peter T. Leeson. Sachant cela, les prêtres la truquent délibérément. La recherche historique révèle que les ordalies innocentent la majorité des personnes qui les subissent. Des rouleaux de plaidoyers anglais conservés par les tribunaux royaux entre 1194 et 1219 indiquent qu’elles blanchissaient les accusés dans 89% des cas. Ainsi, loin d’être une atrocité moyenâgeuse, l’ordalie est une façon d’institutionnaliser les superstitions des individus afin de rendre la justice pénale plus efficace.

Quid de la vente d’épouses dans l’Angleterre de la révolution industrielle? Loin d’incarner une folie misogyne, elle venait en réalité en aide à un grand nombre de femmes mariées insatisfaites qui n’avaient pas les moyens de dissoudre leur mariage – le coût de cette procédure était inabordable pour la classe ouvrière. Celles-ci étaient généralement rachetées par leurs amants. «La vente d’épouses constituait une réponse très astucieuse à un obstacle légal. Une femme vendue au marché de Smithfield déclara ainsi qu’il s’agissait du plus beau jour de sa vie.»

Autre curiosité qui permet de douter de la capacité de discernement de nos ancêtres: les procès intentés à des animaux. Pendant deux cent cinquante ans, des tribunaux ecclésiastiques ont poursuivi en justice des insectes et rongeurs à titre de personnes juridiques en vertu des mêmes lois et suivant les mêmes procédures que lors des procès d’êtres humains.

Des escargots à la barre

Ces tribunaux assignent par exemple des escargots pour qu’ils répondent aux charges de violation de propriété ou accordent une prorogation aux défendeurs d’une harde de rats au motif que des chats les ont empêchés de comparaître à leur procès. «Afin de garantir que tous les membres de l’espèce condamnée soient informés de leur condamnation, les juges affichent leur verdict sur les arbres des régions concernées», détaille Peter T. Leeson. La cour peut aussi faire comparaître certains spécimens à la barre. L’animal est ensuite invité à communiquer la décision à ses collègues. Absurde? Pas sûr.

Dans l’Europe du début des Temps modernes, l’Eglise catholique prélève une dîme ecclésiastique sur toute la production agricole, mais aussi sur le bétail, la chasse et la pêche. Sans surprise, les citoyens développent alors d’innombrables ruses pour éviter de payer cet impôt. L’Eglise n’étant pas armée pour détecter les fraudeurs – la dîme était prélevée sur des produits dont la nature était susceptible d’être manipulée –, elle imagine un moyen d’affermir la foi dans ses sanctions surnaturelles.

C’est de là que naissent les procès de vermine, où l’Eglise se sert de la justice comme d’un autre moyen de prédication. De façon intéressante, les sanctions d’un tribunal ecclésiastique à l’égard de rats qui pillent les récoltes sont les mêmes châtiments surnaturels qu’emploient les religieux contre les fraudeurs à la dîme. «En faisant traîner leurs procès assez longtemps, les clercs pouvaient donner l’impression que la vermine était morte à cause de leurs sentences, et ça convainquait les gens que ces châtiments étaient réels, ce qui les incitait à payer la dîme», assure Peter T. Leeson.

La croyance, toujours un obstacle au discernement

Une question se pose: sommes-nous toujours aussi crédules? L’ordalie moderne porte le nom de détecteur de mensonge. Ainsi, aux Etats-Unis, plus d’une dizaine d’Etats, le FBI et la CIA autorisent les résultats du polygraphe comme preuves dans les procédures judiciaires. «Ces tests sont des foutaises rejetées par la majorité de la communauté scientifique. Les détecteurs de mensonge ne peuvent pas révéler si une personne ment ou dit la vérité.» Nonobstant, si les gens les en croient capables, ils peuvent permettre de faire un tri de la même façon que les ordalies…

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