Son chandail semble ne jamais la quitter. Noir à l'hôtel, il s'est égayé de pastilles chatoyantes le soir du défilé. Anna Sui était mardi en Suisse pour vingt-quatre heures seulement. Le temps de présider le jury de la première Plate-forme Credit Suisse (voir encadré) et de lancer son premier parfum.

Cette styliste new-yorkaise a commencé à travailler en 1982, mais son premier défilé a eu lieu neuf ans plus tard seulement. «A l'avant-garde de la nostalgie» dit une des étiquettes que l'on lui a vite accolée. Un paradoxe qui définit bien sa mode inspirée de la rue en même temps que du souvenir d'une époque où les franges et le patchouli faisaient loi. Depuis 1991, son succès va grandissant grâce au soutien discret mais efficace de stars comme Madonna ou Kate Moss. Signe que les affaires vont bien: en mai, la styliste a nommé un directeur à la tête de sa société, en charge de la partie commerciale. La sortie de son premier parfum le confirme: la styliste née à Detroit a l'ambition de s'imposer dans le monde entier.

Le Temps: Beaucoup de créateurs en vue s'inspirent aujourd'hui de la mode des années 60 et 70. A cette époque, au contraire, être innovateur voulait souvent dire s'essayer au futurisme. Comment expliquez-vous ce changement?

Anna Sui: Je ne pense pas qu'il y ait eu de changement. La mode s'est toujours inspirée du passé. Les hippies, par exemple, ont emprunté beaucoup d'éléments à l'époque romantique et à celle des pionniers. La mode anglaise la plus «hype», dans les années 60, s'inspirait de la Grèce antique en même temps que des ballets russes et du style Napoléon. Les corps et la technologie changent, mais la démarche est la même.

– Les années 70 sont une constante dans vos collections. Ça l'est également devenu pour plusieurs stylistes. Cette référence a longtemps été perçue comme grinçante et piquante, n'est-elle pas devenue un nouveau classicisme?

– En quelque sorte, oui. J'ai toujours pensé que je détestais les années 70. Et puis, en m'y intéressant de plus près, je me suis aperçue que non. Je me suis dit: «Hé, on peut aimer Fleetwood Mac!» Aujourd'hui, la modernité, c'est: tout est directement disponible. Avant, le rythme était plus lent. Je crois que notre génération est nostalgique de cette époque, et qu'elle avait besoin d'une pause, d'une récréation.

– Vous avez déclaré que la récession du début des années 90 avait été une chance pour vous. En quoi exactement?

– La mode suit un mouvement de balancier entre des époques très volontaristes où des styles dominent tout le marché, et la recherche d'attitudes plus personnelles. Au début des années 90, des personnalités fortes comme Madonna et Courtney Love, qui représentaient cette recherche d'originalité, sont venues vers moi pour me demander de leur dessiner des habits, et c'est ce qui m'a lancée. Les années 80 ont été une vraie lutte pour moi. Je n'aime pas le clinquant. C'est également une question de sensibilité. Entre le cachemire le plus fin et un vêtement denim, je choisis le second.

– Vous avez toujours tenu à faire une mode relativement bon marché. Vous sortez aujourd'hui votre premier parfum, symbole de luxe, au contraire. Sera-t-il aussi accessible?

– J'espère que mon parfum sera perçu comme mes vêtements. Mais le prix ne fait pas tout. Il est destiné à une génération qui ne veut pas acheter ce monde des années 80, justement, mais un univers différent. J'avais une idée très précise de ce que je voulais. Mon parfum et mes produits cosmétiques sont nourris par mes obsessions.

– Vous travaillez avec ce que vous appelez des «Genius Files», des cahiers dans lesquels vous collez des photos de magazines depuis l'âge de 10 ans. Combien en avez-vous aujourd'hui?

– Des tonnes. C'est complètement ingérable. D'ailleurs je viens de déménager. Avant je les classais dans de grandes enveloppes, maintenant ce sont des cartons. Mais ils sont toujours une source importante d'inspiration. Pour chaque collection, je feuillette les anciens cahiers et c'est là que je trouve mes idées.