L'image préférée

«Mon choix se porte sur ce portrait assez frontal. Je l'aime parce que le regard est mis en valeur; il dit l'attention, la densité, la concentration. J'ai choisi l'image où mon visage est le plus dégagé. Aucun artifice – à l'exception d'un trait noir pour souligner le regard – ne vient le parasiter. Ce visage tout en concentration, en présence et en dépouillement, je m'y reconnais pleinement. Je suis d'accord avec ce que disait la cinéaste Christine Pascal à propos d'un de ses films les plus autobiographiques: «Plus on se dévoile, plus on échappe aux autres.» Je suis quelqu'un d'engagé, d'impliqué dans ma vie: cette image traduit bien cette attitude.»

L'outsider

«Dans la première image, il y a une volonté d'être dans l'action, voire de la diriger, dans la seconde, qui reflète un état plus songeur, je semble dire: «Ça peut aussi se passer sans moi.» Je m'y reconnais aussi.»

La prise

«Même si j'éprouve un sentiment contrasté, j'aime plutôt bien être photographiée. Au moment de la prise de vue, quand le photographe est bon, une sorte de concentration s'installe. Elle permet une rencontre particulière avec soi. Récemment, j'ai tellement été sollicitée que ce moment de pose/pause m'a permis de me raccorder à mon centre.»

Témoin

«Pour moi, la photographie est moins un témoin du temps qui passe que le témoin d'un moment particulier. Quand j'étais adolescente, j'allais souvent me faire photographier dans les Photomaton. Qui suis-je? C'était une quête d'identité. J'ai eu besoin d'apprivoiser mon visage, d'aller à la rencontre de ce que les autres voient – que nous voyons si peu – et de tisser un lien entre l'intérieur et l'extérieur. Aujourd'hui, je ne ressens aucun hiatus entre l'intérieur et l'extérieur. J'ai l'impression d'avoir modifié mon visage, d'avoir agi sur lui, et vice-versa: c'est une forme d'interaction.»

Autoportrait

«J'anime et je participe à un atelier de théâtre consacré à l'autoportrait. Il y a deux ans, j'étais en tournée et je prenais beaucoup de portraits des acteurs; eux en revanche ne m'ont jamais photographiée. Ça m'embêtait qu'il n'y ait aucune de trace de moi durant cette expérience. Avec un mélange de plaisir et de rage, je me suis donc photographiée à travers le miroir. Quand les autres ont vu l'image, ils m'ont dit: «C'est bien toi!» Je crois qu'à 90 ans, j'aurais encore envie d'être photographiée: je suis un sujet d'intérêt pour moi-même.»

Les autres

«Je reçois beaucoup de press books de comédiens. Il y a une bonne part de maladresse dans leurs dossiers; soit parce que le photographe n'a pas bien fait son travail; soit parce que le comédien pense avoir la bonne attitude et qu'il se trompe. Jamais je ne choisirais quelqu'un à partir d'une photo. Un visage sans contexte, ce n'est pas grand-chose.»

Structure du visage

«J'ai l'impression que la forme de mon visage, son ossature, est ce qui reflète le mieux ce que je suis. Il s'en dégage de la force, mais aussi une certaine rondeur. Je crois que j'ai un visage qui va bien avec mon corps, même si mon visage est un peu plus androgyne.

»Sur ces photos, je ressemble à ma sœur, Laurence. Paradoxalement, la ressemblance se manifeste sur les images les plus sombres alors qu'elle est plus rieuse que moi. Mais c'est surtout à ma grand-mère, d'origine italienne, que je ressemble.»

étrangeté

«Souvent, les gens me prennent pour une étrangère: Italienne, Libanaise, Iranienne ou Portugaise. J'aime bien cela. J'ai vécu enfant au Japon et au Liban. Ma langue maternelle est le français, mais l'anglais a été ma première langue de socialisation. J'ai longtemps parlé le français – que je ne savais pas écrire avant de venir à Genève – avec un accent anglais. Je suis venue en Suisse à 12 ans; j'ai donc été élevée dans deux cultures et deux langues étrangères. Quand on ne comprend pas un idiome, on est plus attentif aux codes. Je crois que l'on s'imprègne, à son insu, des sensualités d'un pays. Il y a probablement des traces du Japon ou du monde arabe sur mon visage. J'aimerais retrouver la fluidité de l'anglais de mon enfance. Retrouver l'origine de mon rapport à l'autre.»

Profil

«Je crois que je ne me serais pas laissé photographier de profil, le regard y est trop absent. On ne regarde pas les gens de profil: on regarde les gens pour en être regardé. Du moment où s'établit une relation avec un photographe, le profil est une pose peu naturelle. Il n'a pas de regard, il est inexpressif et flou. Il ne peut pas être adressé.»

Sourire

«Je ne souris quasiment jamais avec les dents. J'en suis consciente. Le sourire est problématique pour moi, depuis toute petite. Quand on me demandait de sourire sur les photos de famille, je faisais systématiquement des grimaces. Il y avait dans le sourire demandé une volonté de montrer des visages inoffensifs, avenants, soumis. Toute l'adolescence je me suis entendu dire: «Mais qu'est-ce qu'elle est sérieuse!» Cela me mettait dans un état de violence. On attendait de moi que je séduise, comme on l'attend souvent des femmes. Je préfère le sourire qui est une énigme plutôt que le sourire qui est une avance sur recettes. Je suis sensible à l'attitude de la bouche sur les photographies. Toutes les tensions parasites se marquent là.»

Les cheveux

«Mes cheveux, comme mes sourcils, font partie de ma personnalité. Ils révèlent une sorte d'équilibre. Quand ils sont trop longs, ils me clouent au sol; quand ils sont plus courts, ils me donnent un air juvénile que j'ai de la peine à supporter.»

Vieillir

«Je n'ai pas peur de voir mon visage prendre de l'âge; je ne suis pas certaine non plus que je vais me plaire de plus en plus. Ce dont j'ai peur, c'est d'avoir des traits qui marquent les déceptions et l'amertume, par exemple, les commissures des lèvres qui tombent. C'est ma hantise parce que cela signifierait que je n'ai pas su relativiser les échecs et surmonter les obstacles.»

Je est un autre

«Si j'étais quelqu'un d'autre et que je regardais cette fille sur les photos, je me dirais: «Elle ne veut pas montrer qu'elle cherche à plaire.» Je me dirais aussi: «C'est quelqu'un qui a le sens du territoire; c'est elle qui décide si on y entre ou pas.» Je crois que c'est quelqu'un avec qui je pourrais dialoguer.»

Image publique

«Quand je vois mon portrait dans un journal, ça me fait quelque chose. En même temps, je sais que ce n'est pas moi, mais une représentation de moi. Je découvre la photo comme je découvrirais un autre visage. C'est moi, mais je n'ai rien livré de moi…. La caricature guette toute personne ayant une fonction de représentation. Le risque est de ne s'identifier qu'à une seule image, et qu'elle nous fige: je crois que je saurai éviter ce piège.»