Elle a donné rendez-vous rue des Epouses, à deux pas de la cathédrale de Fribourg. S’asseoir à la terrasse du Tunnel, charmant petit bistrot, et se dire qu’avec un nom pareil la rencontre est mal engagée. Car Anne Lugon-Moulin, très myope mais aussi presbyte et astigmate, ne porte pas de lunettes. Non par coquetterie mais par conviction, engagement même.

Elle vient de publier un ouvrage très documenté sur l’acuité visuelle qui augmenterait sans verres correcteurs, Mieux voir pour mieux vivre (Ed. Favre). Qu’on ne se méprenne pas: aucun charlatanisme, encore moins de guerre ouverte contre les ophtalmologues et autres opticiens. Anne Lugon-Moulin est une personne sérieuse: elle n’est ni plus ni moins que l’actuelle ambassadrice de Suisse en Côte d'Ivoire.

Loin d’Abidjan…

Ces jours-là, elle était en congé, donc loin d’Abidjan. Plaisir de retrouver son appartement, sur les hauteurs de Fribourg, ville d’attache où certes elle n’est pas née mais a suivi son cursus universitaire en économie. Elle a fait un tour à Berne pour «débriefer», savoure maintenant le retour aux sources et chaque instant passé avec ses ami·es. Mais il y a ce livre qui interroge: voir mieux sans lunettes, est-ce sérieux, cela?

Jeter d’abord un regard dans le rétroviseur. Enfant, Anne vit à Granges, dans le district de la Veveyse, et fait ses écoles à Châtel-Saint-Denis puis à Bulle. L’histoire et la médecine la passionnent, le piano aussi. Elle fera donc éco parce que l’emploi du temps est plus souple et dégagera des heures pour travailler ses gammes. «J’ai adoré ces études, elles m’ont appris à penser», dit-elle.

Elle se spécialise en décrochant un master en économie du développement à Nottingham, ce qui va lui permettre ensuite de rejoindre en 2001 le Programme alimentaire mondial au Rwanda, puis la Direction du développement et de la coopération (DDC) et le Département fédéral des affaires étrangères. «J’aime mon pays et j’ai toujours eu des envies d’ailleurs, j’ai concilié les deux», résume-t-elle.

Vie rêvée, mais gâchée par une acuité visuelle qui a baissé après ses 15 ans. Et n’a cessé de se dégrader pour atteindre 3/100 à l’âge de 47 ans, en dépit d’un port de lunettes ou de lentilles de contact. De plus, elle est atteinte à 40 ans d'une sécheresse oculaire de plus en plus importante. Son opticien lui propose des lunettes à verres progressifs qui malheureusement biaisent les perspectives et lui donnent l’impression, pendant quelques jours, de tituber.

A l’automne 2018, cette passionnée de peinture doit ôter ses lunettes et rapprocher la toile à 10 centimètres de ses yeux si elle veut pratiquer son art. Elle se pose alors les questions suivantes: et si les lunettes n’étaient pas la bonne réponse? Et si l’œil devenait fainéant à force d’être corrigé? Cette énième évolution de sa vue l’agace. On lui a dit à 20 ans que la baisse de son acuité s’arrêterait cinq ans plus tard, idem à 30. Et que la presbytie naissante à 40 réduirait la myopie.

Anne Lugon-Moulin a alors très envie de jeter ce qu’elle appelle son «corset oculaire». Elle fait des recherches sur internet, découvre entre autres les travaux publiés en 1920 par l’ophtalmologue William Bates. Il s’agit d’exercices que le patient doit pratiquer avec les yeux. Elle décide de ne plus porter ses lunettes le matin en allant au travail ni le soir en le quittant. Elle connaît le chemin de la gare, mais ne reconnaît personne. Les automobiles sont de grosses taches.

Elle entame aussi des exercices de mouvement de l’œil et de relaxation. Puis elle enlève ses verres au bureau, se rend un jour à une verrée où 50 de ses collègues sont présents. Elle se repère grâce aux voix, à la gestuelle. «Au Palais fédéral, j’ai pris l’habitude de dire bonjour à tout le monde pour ne froisser personne», confie-t-elle. A sa grande surprise, la sécheresse oculaire disparaît en trois semaines.

Pas d’incident «diplo»!

Puis elle prend son poste d’ambassadrice à Abidjan en 2019. Chez elle, la mémoire visuelle a été d’un grand secours, mais dans un nouveau pays, celle-ci est vierge. De plus, le ciel souvent sombre d’Abidjan à la saison des pluies – «comme celui de Londres en novembre» – et la pollution élevée gênent la clarté du jour. Les soirs de réception, elle rechausse ses lunettes: il s’agit de ne pas créer d’incident diplomatique en paraissant snober un ministre.

Anne Lugon-Moulin croit alors que sa vue va encore baisser, mais lorsqu’elle rentre en Suisse trois mois plus tard pour un congé, elle distingue depuis son appartement des détails jamais perçus auparavant «comme le nouveau pont derrière la cathédrale, très distinct». Le covid l’a ensuite privée de retour au pays durant des mois, mais en août 2020 elle peut enfin rentrer. Elle effectue un contrôle chez un ophtalmologue: ses yeux sont déclarés parfaitement sains, et son acuité visuelle est remontée à 50/100. Ce qui signifie qu’elle peut par exemple se diriger, en bonne luminosité, partout sans danger, lire un livre à 40 cm, admirer un tableau à 3 mètres de distance et… reconnaître un ministre à 6 m de distance.

Mais elle ne peut pas encore conduire sans lunettes. A Abidjan, fort heureusement, un chauffeur prend le volant.


Profil

1971 Naissance à Martigny.

2001 Mission au Rwanda pour le Programme alimentaire mondial.

2013 Nommée ambassadrice, cheffe de la division Afrique subsaharienne et francophonie.

2019 Ambassadrice en Côte d'Ivoire.

2021 Publie «Mieux voir pour mieux vivre».


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