demain je change de vie (5)

Anne Ritz, l’avocate genevoise qui renonce au barreau pour lancer un espace de «coworking»

Ardente au prétoire, la jeune femme renonce pourtant à la carrière pour fonder avec six amis Voisins, espace de travail en commun avec un bistrot attenant. Elle raconte comment elle a fait le saut, autant par idéal que par goût de modeler sa vie

Demain je change de vie (5/5)

Jeune avocate brillante, Anne Ritz a renoncé au barreau à 28 ans

Elle a fondé avec six amis Voisins, à Genève

La Genevoise Anne Ritz vous accueille l’autre matin avec une grappe de raisins, en fille de la campagne, comme elle dit. Vous êtes aux Voisins, espace de coworking avec bistrot charmeur attenant, dans le quartier de Plainpalais. Vous êtes chez Anne Ritz, 31 ans, l’un des sept fondateurs d’une entreprise à peine née qui rêve de planter son drapeau aux quatre coins de l’Europe.

Voisins ouvre au mois de ­novembre 2014. Il n’offre pas seulement à des indépendants – chercheurs, journalistes, designers, etc. – 100 m2 où carburer en bonne compagnie; mais aussi un bouquet de conférences – sur le bitcoin par exemple – d’initiations express aux nouveaux usages du monde. Bref, il y a comme un idéal d’intelligence en friction qui est un des traits de l’époque. Ça marche: Voisins vient de poser, place De-Grenus, toujours à Genève, sa deuxième enseigne.

Si elle n’avait pas décidé de changer de vie au mois d’octobre 2012, Anne Ritz ne connaîtrait pas ce privilège: créer avec six amis un lieu qui lui ressemble. En ce temps-là, celui d’avant la césure, on la croit lancée sur une voie royale, celle qui d’une jeune avocate tenace fait un jour une figure du barreau. Ne travaille-t-elle pas dans une étude de la place réputée auprès de Me Yvan Jeanneret, une personnalité dont elle dit admirer l’éthique? Son éloquence l’a fait remarquer; sa perspicacité estimer. Alors imaginez la tête de son père psychiatre, de sa mère médecin, quand elle leur annonce que le barreau, c’est fini. «Ils sont tombés de leurs chaises», raconte-t-elle.

Et il y avait de quoi. Anne Ritz est de ces personnalités qui brillent sans le vouloir. Ses études sont un modèle d’excellence: elle suit une filière latin-grec au Collège Calvin, l’établissement le plus huppé du canton. Elle aime ça, traduire les envolées de Cicéron, rêver à la nature des choses avec Lucrèce, soupeser les sagesses de Marc Aurèle. Elle a le goût des belles phrases qui consolent les jours de déprime, celles d’un Flaubert par exemple.

Anne Ritz est fille de la campagne, c’est vrai; adolescente, elle y vit avec ses quatre frères et sœurs, ses chiens et ses chats. Mais elle s’enracine dans un humus classique, avec toute la distinction que cela comporte.

Comment voit-elle alors son avenir? «Je m’imaginais juge pour enfants ou déléguée du CICR», confie-t-elle au bar de Voisins encore désert. Vous la regardez et vous pensez qu’elle ferait une excellente Chimène, cette héroïne mesurée que l’ardeur saisit dans Le Cid de Corneille. Anne Ritz est harmonieuse comme l’alexandrin, mais sujette à des pulsions baroques. Elle opte pour le droit à l’Université de Genève. Elle en apprécie la logique, la dimension pratique, la subtilité de raisonnement. Et elle se projette au prétoire. Elle décroche un stage à l’étude Fontanet & Associés. Son mentor est Me Nicolas Jeandin, «brillantissime avocat, professeur de droit, dix personnes en une», ce sont ses mots.

Est-ce alors le goût de la joute? Les phrases somptueuses de ses humanités dont elle veut à son tour éprouver le pouvoir? Ou l’élan baroque, justement, d’une demoiselle jusqu’alors réservée? Elle s’inscrit au Concours d’art oratoire Michel Nançoz, une institution à Genève. Des rhéteurs ardents comme Rodrigue et Chimène brodent une plaidoirie de quelques minutes devant un cénacle de sommités plus sombres que Don Diègue. Anne Ritz se souvient: la Cour d’assises est soudain son théâtre; après sa scène, Me Marc Bonnant, prince de la discipline, dépose sur son front un baiser. Et c’est comme un adoubement. Elle décroche le troisième prix.

L’exercice la met en joie. Le 7 septembre 2010, elle est à Montréal où elle participe au prestigieux Prix Paris-Montréal de la francophonie. Elle tombe sur ce sujet: «Une bonne renommée vaut-elle mieux qu’une ceinture dorée?» On n’est pas sûr de vouloir être à sa place. Mais elle remporte le concours. Le jury se déclare conquis «par sa présence scénique mémorable et ses talents de conteur».

L’instinct du jeu, la rigueur des maîtres anciens, le plaisir d’être là, en première ligne: avec de tels talents, pourquoi délaisser si tôt le barreau? Ecoutez Anne Ritz. «Déjà étudiante, j’avais de la peine à être assidue aux cours. Je préférais construire mon savoir à ma manière. Quand j’ai commencé à travailler comme avocate, j’ai senti là aussi qu’il fallait trouver une voie personnelle. Je cherchais quelque chose que je n’aurais pas pu formuler. C’était impérieux. Quand je prends une décision, c’est très rapide. J’ai posé ma démission du jour au lendemain.»

Son seul projet, à ce moment-là, est de suivre des cours d’histoire de l’art, de comprendre pourquoi les corps déchirants d’Egon Schiele, les visions vénéneuses de Bacon, les nus désarmants de Modigliani la fascinent. Mais au mois de février 2013, deux amis lui parlent de leur désir de créer un espace de coworking dans une ancienne imprimerie qui vient de faire faillite.

Souplesse d’horaires, émulation, collaboration spontanée, tout la séduit dans le concept. Elle apprend à appâter le sponsor, à séduire le politique, à concevoir un design, à monter un business plan. «Quand on termine l’université, on n’a pas idée du nombre de compétences qu’il faut pour lancer une start-up. Il y a des étapes à franchir qui sont inimaginables.»

Le futur de Voisins, Anne, comment le rêvez-vous? «Nous avons l’ambition de créer beaucoup d’autres espaces dans le monde, et d’abord à Lisbonne où le modèle de coworking est très développé. On peut aussi imaginer ce genre de lieu à la montagne, pourquoi pas en dessous de l’Eiger? Mais je m’emballe…»

Au Concours Michel Nançoz, en 2010, elle tirait ce sujet: «Depuis que j’exerce le métier d’avocat, tous les romans me paraissent fades.» La phrase est de Me Isorni, le défenseur du maréchal Pétain et de l’écrivain collaborateur Robert Brasillach. Elle conclut l’épreuve en affirmant que chaque avocat brode, d’un cas à l’autre, son roman. Avec Voisins, elle est aussi en train d’écrire le sien, une œuvre ouverte.

Vous trouvez cette esquisse de conclusion un peu grandiloquente? Vous avez raison. Soyons plus simples. Anne, pour vous, réussir, c’est quoi? «Etre heureuse. C’est bête, je sais, mais… Je n’ai pas de velléité de faire carrière.» Et retourner au barreau un jour? «Oui, je l’envisage. Mais dans un esprit qui ressemble à celui du coworking. Je ne veux pas être liée par des horaires, je veux organiser mon temps comme je l’entends, c’est-à-dire travailler quand c’est nécessaire.»

Quand elle ne vous accueille pas avec une grappe de raisins aux Voisins, Anne Ritz musarde sur des chemins de campagne avec son braque hongrois, prénommé Bartók. Ou relit Belle du Seigneur , ce bréviaire d’amour flambeur qu’Albert Cohen a dicté à son épouse. Ou marche sur les crêtes en chamois qu’elle est parfois. Ou s’encanaille en bon voisinage. C’est ce qui s’appelle aussi formuler sa liberté.

www.voisins.chM

«Nous avons l’ambition de créer beaucoup d’autres espaces dans le monde»

Imaginez la tête de son père psychiatre, de sa mère médecin, quand elle leur annonce que le barreau, c’est fini

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