Portrait

Anne Rothenbühler: sous les ors de la République

Historienne, spécialiste de la diaspora suisse en France, cette Suissesse vient d’intégrer le Ministère de l’éducation nationale, avec pour mission de mettre en place des programmes de lutte contre toutes les formes de discrimination à l’école

Ses parents enseignants ont souvent eu la bougeotte, alors l’enfance d’Anne Rothenbühler fut longtemps ponctuée par les cartons de déménagement. Quelques années dans le canton de Vaud, puis dans le Valais, puis à Genève, puis en Martinique, avant d’atterrir, à 14 ans, à Chartres, dans le Val de Loire français, aguerrie aux changements d’écoles et d’amis. Fille unique, elle aurait pu en souffrir, mais elle n’en conserve que des souvenirs joyeux: «Il y a toujours eu deux catégories de Suisses: les sédentaires et ceux qui aiment déplacer les frontières. Mes parents m’ont transmis le goût d’aller voir comment on vit ailleurs.»

Le passé méconnu des émigrés suisses en France

Ce sont eux aussi qui, en faisant de l’Hexagone leur port d’attache, lui ont soufflé l’objet de ses recherches historiques: le passé relativement méconnu des émigrés suisses en France, et plus précisément des Suissesses, entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale. «J’ai voulu faire un travail de déconstruction car on a l’image d’une Suisse prospère, figée, alors que la misère a longtemps contraint une partie de la population à partir, raconte-t-elle. Ainsi, au XVIIe siècle, beaucoup de Suisses étaient concierges dans le Marais parisien, chargés d’ouvrir les portes des hôtels particuliers. Et à la fin du XIXe, les Suissesses représentaient la plus grande population féminine étrangère de Paris.

Parmi elles, beaucoup de filles-mères, contraintes d’accoucher à l’étranger à cause d’une pression sociale trop forte dans leur canton d’origine. Mais l’on trouve aussi des femmes au parcours réfléchi, désirant gagner un salaire. Elles étaient ce qu’on appelle des bonnes à tout faire, puisque, à l’époque, les bonnes suisses étaient très recherchées en raison de leur réputation de frugalité et de ponctualité. Certains employeurs s’assuraient même qu’elles ne parlent pas français, pour qu’elles ne soient pas touchées par le stupre parisien.» Et si par malheur elles l’étaient, l’élite suisse les renvoyait vite au pays, pour préserver cette image rutilante au-delà des frontières: «Pour surveiller ses indigents, cette élite avait mis en place, dès le début du XIXe siècle, un système de surveillance rigoureux, avec la création d’associations, chorales, journaux… Aujourd’hui encore, beaucoup d’associations subsistent, mais elles servent à entretenir la culture helvétique auprès des ressortissants binationaux.»

Je crois fondamentalement que ce que l’on est, on le doit à la culture dans laquelle on a baigné, aux rencontres, aux choix, et parfois à la chance

Anne Rothenbühler

Anne Rothenbühler avoue ne pas les fréquenter. Pour se ressourcer, elle retourne chaque été, avec sa fille et son mari franco-italien, «prendre une cure de bienveillance» dans sa maison familiale des Breuleux, dans les Franches-Montagnes. Régulièrement aussi, elle vient donner des conférences sur cette passionnante histoire de la diaspora. Mais celle qui est désormais une vraie Parisienne vient surtout de connaître une promotion magistrale en intégrant les couloirs feutrés du Ministère français de l’éducation nationale.

La dure vie du prof français

Sa mission? Former les enseignants à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et la LGBT-phobie. Une promotion obtenue après avoir enseigné huit ans l’histoire-géographie dans une quinzaine d’établissements de la banlieue parisienne classés «ZEP», pudique acronyme de «zone d’éducation prioritaire» masquant toutes les difficultés. «Moi, rien ne m’a paru difficile parce qu’il y a une énergie fabuleuse dans ces établissements-là, balaie-t-elle. On y rencontre des profs ultra-compétents, qui s’investissent à fond. Et puis j’ai surtout été touchée par certains élèves que je considère comme de véritables héros pour le simple fait de venir en classe et de travailler. Je ne suis pas certaine qu’à leur âge, dans leur contexte social et familial, j’y serais arrivée.»

Avec son précieux passeport rouge, elle aurait pu enseigner en Suisse, dans des conditions beaucoup plus confortables. Elle a choisi la dure vie de prof français, où le taux de démission est en train de grimper en flèche. «Ces temps-ci, les profs français rêvent plutôt de migrer en Suisse que l’inverse», sourit-elle après avoir bu une lampée de thé, dans ce bar paisible de la rue de Grenelle, temple de la bourgeoisie parisienne. Une rue dans laquelle se concentrent de nombreux ministères et ambassades, dont celle de Suisse, et qui est désormais son nouveau biotope.

Déconstruire les préjugés

Le Ministère de l’éducation nationale a fini par la repérer, elle qui, depuis le début de sa carrière, s’est toujours investie avec passion dans des missions bénévoles de sensibilisation à la laïcité et à l’égalité, au fil des établissements qu’elle a fréquentés. Un désir d’ouvrir les consciences à la tolérance venu de loin: «J’avais 16 ans et, pour le renouvellement de ma carte de séjour, en tant que ressortissante extra-européenne, on m’a imposé une radio des poumons afin de vérifier que je n’avais pas la tuberculose. La dame qui m’a reçue m’a jeté: Bonjour, vous déshabiller, clic-clac photo. Elle n’a même pas cherché à vérifier si je parlais français. Ce mélange de condescendance et de racisme ordinaire m’a donné envie de réfléchir aux moyens de déconstruire les préjugés, à mon petit niveau.»

Mais c’est en lui demandant bêtement son lieu de naissance, alors qu’elle doit retourner dans son ministère, qu’on mesure d’un coup la force de son engagement. «Medellin», répond-elle. «Ah! Vos parents ont trimballé votre couffin jusque-là», s’émerveille-t-on. «Non. Ils sont allés chercher le couffin. J’avais 5 mois.» L’information est si brusque qu’on se contente de lui jeter un regard idiot. Alors, elle enchaîne seule: «Je ne parle pas un mot d’espagnol et je n’ai pas envie d’y retourner. Je crois fondamentalement que ce que l’on est, on le doit à la culture dans laquelle on a baigné, aux rencontres, aux choix, et parfois à la chance. C’est pour cela que je mène un combat contre toutes les formes d’essentialisation. Mais si vous voulez écrire: «Des bidonvilles aux ors de la République», pour un joli portrait, n’hésitez pas!»


Profil

1981 Naissance en Colombie.

2006 Démarre sa carrière d’enseignante dans la région parisienne.

2013 Soutient sa thèse sur l’immigration des Suissesses à Paris.

2015 Publication de sa thèse, «Le baluchon et le jupon», aux Editions Alphil.

2018 Intègre la mission de lutte contre les discriminations au sein de l’Education nationale française.

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