Portrait

Pour Anne Schwaller, la scène, c’est un ailleurs à conquérir

La comédienne fribourgeoise a conseillé les membres de la rédaction du «Temps» qui s’apprêtent à monter sur scène

S’ils sont sur scène, ils le doivent en partie à elle. Ils sont membres d’une rédaction, peu enclins donc à faire face à un public, encore moins à se raconter. En répétition, Géraldine Schönenberg, l’une des dix du Temps à monter sur les planches romandes (six représentations en tout) a prévenu Anne Schwaller: «Je travaille comme correctrice, c’est un métier de l’ombre, alors la lumière…» Elle y est pourtant allée, parlera de ses premières amours. On n’en sait pas plus, on verra ça le jour voulu, ce mercredi 18 septembre * pour la première à la Comédie de Genève, sous la direction de Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer.

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Anne Schwaller, actrice, metteuse en scène, coach en art oratoire, a vu les acteurs un par un. Trois heures en tout chacun. C’est peu. L’atout: ils se sont portés volontaires. «C’est qu’ils ont des choses à dire», a-t-elle jugé. Le reste est un travail. Elle dit que l’éloquence n’est pas un don mais un art qui s’apprend. «J’entre en résonance avec eux, je les accompagne. Je leur dis de ne pas penser aux dix minutes sur scène, mais de vivre l’instant présent, communiquer, ne pas réciter, oser même l’improvisation pour être plus libre.»

Partir du corps pour que la voix se dégage et respire. Elle ne se fait pas trop de soucis, «car il y a peu de résistance chez eux, ils sont dans le lien, le contact et ont envie d’être là». L’un parlera de Guantanamo, un autre de l’art du titre, une autre encore de parfum d’oranger et de guerre, un vidéaste de sans-abri à Washington, un photographe d’un œil qu’il a failli perdre, etc. «J’espère leur avoir donné des codes et de la confiance», confie Anne. Elle a une très belle voix, magnétique, enjôleuse. Une grâce dans le geste, des doigts qui fourmillent, suggèrent un lieu, une trame.

Elle fut danseuse et pianiste, est aujourd’hui follement éprise de théâtre. Un souvenir, elle a alors 8 ans: le peintre fribourgeois Jean-Marc Schwaller, son père, travaille les décors du Don Giovanni de Mozart. La petite est là, regarde, arpente la scène, furète. La soprano est en retard à la répétition. Anne raconte: «J’ai entendu des bruits en coulisse, une voix essoufflée et puis elle est montée sur scène en jetant son manteau et son écharpe et s’est immédiatement mise à chanter. Pour moi, c’était un choc. Elle n’était pas à l’heure à cause du bus ou de quelqu’un malade chez elle et, comme par magie, elle redevenait en quelques secondes une artiste. J’ai compris ce jour-là que la scène était un ailleurs.»

Dans un bouillon de culture

L’enfance d’Anne est un bouillon de culture, un père devant ses toiles, une mère galeriste, beaucoup de voyages et les plus grands musées d’Europe visités. A l’école, pas d’amis. Au Collège Saint-Michel (elle a 14 ans), elle rejoint la troupe de théâtre pour être comme les autres, dans un groupe. Elle joue dans une pièce, ne sait plus laquelle. On lui demande de faire des bulles. Elle les rate. Mais le public rit tellement qu’Anne joue du raté et invente un gag à la Chaplin. «Sur scène, on a le droit de crier, d’être drôle, triste ou méchante», résume-t-elle.

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Pas d’université, tout pour le théâtre. Son père est d’accord à condition qu’elle soit la meilleure. Rien que ça. Direction Bruxelles à l’Institut des arts de diffusion pendant deux ans puis la Manufacture à Lausanne. Diplôme en 2007 et rencontre avec Gisèle Sallin qui dirige le Théâtre des Osses, à Givisiez (FR). Sept années là-bas. Un petit rôle vite, celui d’une tuberculeuse. «Je n’ai répété que deux semaines et pendant deux mois je suis morte sur scène.» La patronne lui ouvre toutes les portes du théâtre, la technique, la régie, l’administration, la scène évidemment puis la mise en scène.

Des ombres et des lumières

En 2008, elle interprète Anna dans Les Bas-Fonds de Maxime Gorki puis Antigone dans Jocaste Reine de Nancy Huston en 2009. En 2018, elle crée la pièce Claudel(s) dédiée à Camille la sculptrice muse de Rodin et à son frère Paul, poète et diplomate. «J’y tenais parce que les familles sont ombres et lumières. La pièce redonne la voix à ceux qui n’en ont pas, j’ai fait référence au mythe d’Antigone qui hurle à l’injustice.» Gros succès. «Notre spectacle pouvait être prêt en dix minutes, on allait dans les écoles.»

Je dis aux journalistes de ne pas penser aux dix minutes sur scène, mais de vivre l’instant présent

Anne Schwaller

On la croise en ce moment au Théâtre du Bilboquet à Fribourg, elle répète Roxane & Cyrano, c’est la classe! qu’elle a mis en scène et interprète avec Guillaume Prin. Spectacle pour petits et grands qui, dit-elle, «permet de revenir aux fondamentaux, dans les yeux des gens». Il y a un jeu de marionnettes, les deux acteurs se mêlent au public. «On revisite Edmond Rostand, Roxane raconte son histoire et interroge sur la condition de la femme», précise Anne.

A la Manufacture de Lausanne, elle poursuit ses enseignements pour ceux que l’expression en public tétanise. Soigner sa posture, relâcher les genoux, s’enraciner des orteils aux talons, ouvrir le plexus, river le regard sur l’un puis l’autre, oser le silence au lieu du «euh». A ses apprentis du Temps, elle a confié en préambule: «C’est moi qui parle et il faut que je vous laisse m’écouter.» A méditer.


* Dates de la tournée romande et réservations sur www.letemps.ch/spectacle


Profil

1982 Naissance à Fribourg.

2007 Première représentation comme comédienne professionnelle.

2008 Naissance de son fils Sasha.

2012 Première mise en scène, «Léonce et Léna», au Théâtre de Carouge

2015 Naissance de son deuxième fils, Antoine.

2019 Monte et joue «Roxane & Cyrano, c’est la classe!» au Bilboquet, à Fribourg.

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