Sitôt levées toutes les mesures de confinement, elle a quitté son appartement parisien et rejoint les Hautes-Alpes avec Philippe, son mari. Sept cents kilomètres. Le couple possède un chalet du côté de Briançon, dans le massif des Ecrins. Enfin respirer. Mettre un peu de distance aussi.

Anne Soupa, 73 ans, est très sollicitée en ce moment par les médias, qu’ils soient français, autrichiens, italiens, espagnols, allemands ou suisses. Elle nous accueille dans sa villégiature «parce que dans votre pays, il y a des femmes pasteurs et je connais du côté de Bâle des abbesses bénédictines qui ne se laissent pas marcher sur les pieds». Le 21 mai dernier, à l’Ascension, Anne Soupa a annoncé qu’elle était candidate à la charge pastorale du diocèse de Lyon. Autrement dit: pour diriger l’archevêché.

Une première utopique

Le poste est vacant depuis la démission en mars dernier du cardinal Barbarin, englué dans une affaire de non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs perpétrées par un curé du diocèse, le père Preynat. Mais… une femme laïque archevêque? Ce serait une première pour l’Eglise catholique! Anne Soupa sait que ses chances sont minimes, pour ne pas dire nulles.

Elle explique: «Le nonce apostolique retient trois noms que le Ministère de l’intérieur, à Paris, valide… ou non. Ensuite le pape choisit. En réalité, les prétendants sont appelés, il n’y a pas de candidats. Mais à qui viendrait l’idée de porter sur cette liste le nom d’une femme? Voilà pourquoi j’ai posé ma candidature.» Son combat: bousculer l’Eglise, en tentant de redonner de la visibilité et du pouvoir aux femmes.

Anne Soupa assène: «Je me juge légitime, mais tout me l’interdit.» Elle est depuis plus de trente-cinq ans une militante catholique «de terrain». Théologienne avec une maîtrise obtenue à l’Université catholique de Lyon, bibliste, elle est diplômée en sciences politiques et en droit, et a présidé pendant huit ans la Conférence des baptisé(e)s. En 2008, le cardinal de Paris, André Vingt-Trois, déclare: «Le plus difficile est d’avoir des femmes formées. Le tout n’est pas d’avoir une jupe, mais quelque chose dans la tête.» Anne Soupa porte plainte pour sexisme et fonde dans la foulée le Comité de la Jupe, pour lutter contre la discrimination des femmes dans l’Eglise.

«Je suis aussi une MeToo», dit-elle. En 2013, avant l’élection du successeur de Benoît XVI, elle tient à Paris le premier conclave féminin de l’histoire. Furent conviées 72 femmes, des théologiennes mais aussi des religieuses de terrain, pour discuter de la feuille de route du futur souverain pontife. Les débats ont tourné autour de la spiritualité de demain, de la confiance à redonner à la base, du message à adresser aux jeunes générations. «Plutôt que davantage de loi, nous avons demandé au futur pape plus de miséricorde», résume Anne Soupa.

Certains disent que son geste est fou. Elle argue qu’une laïque peut gouverner un diocèse, veiller à la rectitude doctrinale, protéger les plus petits et les plus faibles, «ce qui est la première mission de l’évêque». L’Eglise lyonnaise, selon elle, a failli en couvrant les actes pédophiles: «Il n’y a pas eu de prise de conscience de la douleur de l’enfant. Le diocèse a été mal géré. Pour cela, il faut une compétence juridique, sociale et psychologique.»

L’association La Parole libérée, créée par des victimes du père Preynat, lui a apporté son soutien. Anne Soupa juge qu’elle peut être un guide spirituel et règle ainsi la question des sacrements comme l’eucharistie, le baptême ou l’onction qu’un laïc ne peut célébrer: «Les prêtres garderont leur mission des sacrements. Ceux-ci ne sont pas tout dans la vie chrétienne. On a vu pendant le confinement que l’on pouvait vivre en chrétien sans ces sacrements.»

Ce confinement a par ailleurs permis à des religieuses de s’émanciper des prêtres. Certaines ont prêché en leur absence. Sa position sur le célibat? «Il doit être optionnel.» Et les femmes prêtres? «Pour, bien entendu.» Et de poursuivre: «En France, il y a 60% de catholiques et 3% de pratiquants. Un ou une évêque laïque pourrait porter fort et loin la parole des 57% qui ne pratiquent pas.»

Promotions «canapé»

Anne Soupa réfute toute provocation. «Mon grand-père était vichyste, mon père un Compagnon de la Libération. Tous deux n’ont jamais rompu, je vis cela aussi, je ne cherche pas la division. Mais je suis une résistante, c’est dans mon ADN», plaide-t-elle. Anne Soupa pense que l’Eglise court à sa perte si elle n’accepte pas les femmes. «Seulement 100 prêtres sont recrutés par an en France. Bientôt, l’Eglise ne va plus représenter personne et c’est parce que ce recrutement est restreint qu’une fraction intégrisante prend de plus en plus de place.» Elle évoque aussi «des promotions canapé».

Elle est à Lyon en ce début de semaine pour rencontrer la communauté catholique. Rappeler aux fidèles que si deux papes ont déclaré close la question de l’accès des femmes au sacerdoce, le pape François, de son côté, a demandé aux théologiens de mieux distinguer prêtrise et gouvernance afin de faire une place pour les femmes. Elle confie: «Ma candidature est une réponse à l’appel du Saint-Père.»


Profil

1947 Naissance à Paris.

1986 Maîtrise de théologie.

2010 Publie «Les Pieds dans le bénitier» avec Christine Pedotti (Presses de la Renaissance).

2013 Préside le premier conclave féminin.

2020 Candidate à l’archevêché de Lyon.


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