Portrait 

Anne-Claire Adet, créative engagée

Avec Dominique Rovini, elle a repris les rênes des Créatives, l’an dernier. Un binôme déterminé à donner au festival féministe une place de choix dans le paysage culturel romand

Ce qui frappe, c’est son regard, calme et déterminé. Une présence à la fois discrète et charismatique. Depuis un an, Anne-Claire Adet codirige Les Créatives, un festival «pluridisciplinaire, féminin et féministe», avec Dominique Rovini, à Genève. «Elle apporte ses connaissances sociopolitiques, moi, mon bagage culturel, ce mélange donne du sens au projet; il permet de mettre arts et féminismes au même niveau», se réjouit Dominique Rovini.

Les deux femmes ont repris l’événement dirigé pendant treize ans par Cyrille Schnyder, avec un budget serré, puisant pendant six mois sur leurs ressources. Elles étaient décidées à faire de leur première édition une manifestation d’importance et de qualité. «On demande toujours aux femmes de ne pas faire trop de bruit, de ne pas prendre trop de place. Faire ce festival en petit n’avait pas de sens. On s’est dit: on doit être visibles, occuper l’espace public et l’agenda des gens», résume Anne-Claire Adet.

Pari réussi. Le festival a vu sa fréquentation augmenter de 75% et a eu un bon écho médiatique. Fortes de ce bilan et du constat que «70 à 80% des projets soutenus par des fonds publics sont portés par des hommes», les codirectrices ont convaincu les élus de la ville de Genève de leur accorder 200 000 francs par an; un tiers de leur budget. «Cela nous permet de nous inscrire comme actrices culturelles, c’est une victoire d’étape. Nous nous arrêterons lorsque l’égalité sera atteinte», conclut-elle avec humour.

Fille de la campagne et d’internet

Anne-Claire Adet naît en 1987 à Neufchâteau, dans les Vosges. Sa mère est bibliothécaire et son père psychiatre. Très tôt, elle est mue par un besoin d’émulation et de justice. «On était à la campagne. Enfants de paysans, de responsables d’entreprise, de médecins ou de chauffeurs routiers: tous se mélangeaient dans une même école. Cela créait une mixité sociale de facto.» Elle se décrit comme bonne élève, fan de jeux vidéo, parlant avec tout le monde et se lançant dans toute une série de nouveaux projets. «Un peu geek», elle passe des heures sur internet, «une fenêtre sur le monde», et se connecte pour la première fois avec des militants et militantes féministes et LGBT.

A 18 ans, elle part en classe préparatoire d’économie à Nancy. «C’était l’année des manifestations contre le CPE, j’ai surtout fait l’école dans la rue, appris à peindre des pancartes et découvert le milieu LGBT, c’était super stimulant.» L’économie ne lui convient pas. Elle décide de passer le concours Sciences Po Aix-en-Provence. Elle est acceptée. La grande aventure peut commencer.

De Sciences Po à la vidéo

L’étudiante se fond avec plaisir dans «ce microcosme intello qui refait le monde en terrasse» et s’engage au sein d’une association avec qui elle réalise deux voyages solidaires au Burkina Faso et au Cameroun. Elle raconte et analyse simultanément: «Deux séjours qu’on dénoncerait aujourd’hui comme du tourisme humanitaire, mais durant lesquels j’ai appris plein de trucs à titre personnel: à écouter les gens et comment nos méthodes d’aide, souvent néocolonialistes, ont ruiné leurs économies.» Une graine est plantée, elle germera quelques années plus tard pendant ses études à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

«J’aime le changement, passer d’un projet à l’autre me ressource, je ne fais que des choses qui me passionnent, c’est un luxe.»

Anne-Claire Adet

Avant d’arriver en Suisse, Anne-Claire Adet découvre le Mexique, le Togo, le monde des ambassades, de l’humanitaire. Puis, le cinéma grâce à l’organisation d’un festival de films en plein air dans les jardins de la médiathèque française de Mexico. Le pouvoir de la caméra la séduit. «A la fin de mes études, j’étais frustrée. On fait des réflexions hyperintéressantes que personne ne lit jamais et qui restent stériles. A l’inverse, beaucoup de films et de documentaires arrivent à communiquer leurs idéaux de manière géniale.»

A Genève, Anne-Claire Adet se forme à la caméra et découvre l’œuvre de la vidéaste et féministe valaisanne Carole Roussopoulos. Elle décide de s’en inspirer et de suivre la Marche des salopes. Puis, en parallèle à son travail pour le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), elle réalise Bunkers sur le logement de migrants en abris PC.

«Intelligence et sensibilité»

A tout juste 32 ans, Anne-Claire Adet a déjà bien des projets derrière elle et les envies pour la suite ne manquent pas. «Elle a une intelligence profonde doublée d’une formidable sensibilité; une capacité d’engagement et de distance qui lui donne une assise et lui permet d’être très juste dans son rapport à l’autre», observe le journaliste Philippe Mottaz, dont elle était l’adjointe au FIFDH et avec qui elle développe encore des projets.

Ses fiertés? Elle sourit et cite la réunion d’opposants vénézuéliens lors d’un débat au FIFDH ainsi que l’énergie et la parade urbaine durant Les Créatives: «Nous avons réussi à sortir de l’entre-soi et à mélanger plein de gens qui ne se seraient pas forcément rencontrés. C’était une grosse victoire.» Elle consacre son temps libre à des causes qui lui importent: un documentaire sur la migration, le lancement d’un média, des portraits vidéo de femmes. «J’aime le changement, passer d’un projet à l’autre me ressource, je ne fais que des choses qui me passionnent, c’est un luxe.»


Profil

1987 Naissance le 17 février à Neufchâteau, France.

2010 Arrivée à Genève pour un master à l’Institut de hautes études internationales et du développement.

2012/2018 Travaille au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH).

2016 Réalise «Bunkers», son premier court métrage.

2018 Devient codirectrice du festival Les Créatives, avec Dominique Rovini.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité