Anonymous part en guerre contre les violeurs

Daisy Coleman, 14 ans, a été violée par un jeune de 17 ans. Dans une première procédure, l’affaire a été classée. Mais les justiciers masqués du collectif de hackers ont obligé la justice à rouvrir l’enquête

La nuit du 8 janvier 2012, avait commencé comme beaucoup d’autres samedis soir à Maryville, une petite ville du Missouri. Daisy Coleman, une petite blonde au sourire facile de 14 ans, regardait des films d’horreur avec sa meilleure amie tout en échangeant des SMS avec Matthew Barnett, un joueur de football âgé de 17 ans. Vers 1 h du matin, ce dernier propose aux jeunes filles de le rejoindre et les amène chez lui, où se trouvent plusieurs de ses amis. Les adolescents se mettent à boire. «Après, c’est comme si j’étais tombée dans un trou noir, raconte Daisy Coleman dans un post publié sur Internet. Je ne me souviens de rien.»

Le lendemain, juste avant l’aube, sa mère Melinda Coleman la découvre couchée sur le porche, semi-inconsciente et à moitié nue. Il fait moins de 0 degré. Matthew Barnett l’a violée, puis ramenée à la maison et laissée dehors dans le froid. Un autre adolescent a filmé la scène sur son téléphone portable. Les jeunes hommes sont aussitôt arrêtés et mis en accusation. Mais deux mois plus tard, le procureur laisse mystérieusement tomber toutes les charges. Matthew Barnett est le petit-fils d’un politicien local de renom et sa famille a du poids dans cette petite ville où tout le monde se connaît.

«Une fois les adolescents innocentés, les choses ont vraiment dégénéré, raconte Melinda Coleman. Daisy a été harcelée avec une cruauté inouïe sur Internet.» Elle est traitée de menteuse et de prostituée sur Facebook, des tweets lui enjoignent de se suicider et la vidéo de son viol fait le tour de l’école. «Tout le monde s’y est mis, y compris des adultes, raconte sa mère, qui perdu son emploi suite à cette affaire. Un homme a même créé un blog avec des commentaires pornographiques sur ma fille.» La famille décide de déménager, à 65 kilomètres de là. Quelques mois plus tard, sa maison brûle. «Je ne peux pas le prouver mais je sais, au fond de moi, qu’il s’agit d’un acte criminel», soupire la mère de famille.

L’affaire paraît devoir en rester là. Mais en octobre 2013, Melinda Coleman reçoit un appel étrange d’un groupe dont elle a à peine entendu parler: Anonymous. «Ils nous ont contactés via les réseaux sociaux, pour nous proposer leur aide, précise-t-elle. Ils voulaient forcer la justice à rouvrir l’enquête.»

Le mouvement de hackers n’en est pas à son coup d’essai. En décembre 2012, il a déjà volé au secours d’une adolescente de 16 ans, violée par plusieurs membres de l’équipe de foot de son école au cours d’une fête arrosée, à Steubenville, dans l’Ohio. Il a obtenu la condamnation de deux mineurs à 1 et 2 ans de prison ferme. Plusieurs membres de l’établissement scolaire ont également été mis en accusation pour avoir dissimulé des preuves.

Lorsque Elias*, un membre Anonymous, a entendu parler de l’histoire de Daisy Coleman, cela l’a mis hors de lui. «Personne n’avait été condamné, alors qu’il existait des preuves filmées, raconte ce Texan d’une trentaine d’années. Tant les adolescents que leurs parents, leurs professeurs et la police avaient choisi de faire comme si rien ne s’était passé.» Avec sa coupe en brosse, son pull à capuche gris et son MacBook couvert d’autocollants, Elias a tout du militant d’Anonymous. Il a rejoint le collectif au moment du Printemps arabe, lorsque celui-ci s’efforçait d’aider les protestataires égyptiens à rester connectés à Internet.

Ce défenseur acharné de la vie privée décide aussitôt de s’impliquer dans le cas de Daisy Coleman. «Nous avons réuni 5 à 10 membres d’Anonymous via Twitter et créé une chatroom sécurisée par un mot de passe pour pouvoir discuter et planifier l’opération à l’abri des yeux indiscrets», relate-t-il de son accent légèrement traînant. Le 13 octobre 2013, le groupe publie une vidéo sur YouTube. «Nous exigeons l’ouverture immédiate d’une enquête sur la façon dont les autorités locales ont traité le cas de Daisy, déclame une figure vêtue d’un masque de Guy Fawkes d’une voix robotique filtrée par un logiciel de synthèse vocale. Nous voulons savoir pourquoi les suspects ont été libérés. Nous voulons savoir pourquoi ils n’ont pas été jugés. Et surtout, nous nous demandons comment les habitants de Maryville font pour dormir la nuit.» Le message se termine par le slogan du groupe: «Nous sommes Anonymous. Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas.»

La vidéo est assortie d’une page Facebook, qui rend public le nom du violeur, Matthew Barnett, dont l’anonymat avait jusqu’ici été protégé par l’absence de charges pesant à son encontre. La page de l’Université du Missouri, où il est enrôlé, s’enflamme aussitôt. Les internautes y laissent des messages comme «Cette université recrute des violeurs!» La page Yelp d’un restaurant grec où le jeune homme travaille parfois est inondée de commentaires négatifs et d’appels au boycott.

«Nous avons aussi mis en ligne le nom et le numéro de téléphone du procureur chargé de l’affaire, ajoute Courtney Cole, une activiste démocrate du Missouri qui a participé à l’opération. Son bureau a été submergé d’appels.» Le 17 octobre, le gouverneur adjoint du Missouri demande la réouverture d’une enquête sur le viol et appointe un procureur spécial.

Cette offensive est l’œuvre d’une faction d’Anonymous appelée White Knight (chevalier blanc), apparue il y a deux ans environ. «Elle est attirée par les affaires dans lesquelles elle voit une injustice et pense que les autorités n’ont pas fait leur travail», détaille Emily Bazelon, une journaliste qui a enquêté sur le mouvement. «Si Maryville refuse de défendre ces jeunes filles, si la police est trop peureuse ou corrompue pour faire son travail, si le système judiciaire les a abandonnées, il va falloir que nous intervenions à leur place», dit la page Facebook créée par Anonymous au nom de Daisy et de son amie.

Pour obtenir les informations dont il a besoin, le collectif n’hésite pas à hacker. Dans le cas de Steubenville, il a pénétré dans l’intranet de l’équipe de football pour trouver les noms des violeurs et de leurs complices. Il a ensuite écumé les réseaux sociaux pour récolter les tweets, statuts Facebook et vidéos publiés par ces adolescents, avant de les livrer en pâture au public. Une pratique appelée «doxxing». Il a notamment publié une vidéo où l’on voit des garçons se moquer de la jeune fille inconsciente. «Elle est tellement violée!» hurle l’un d’eux en riant hystériquement. Ce matériel a servi de pièce à conviction lors du procès des violeurs.

Mais la vraie force du mouvement réside dans sa capacité à faire le buzz. «Sa réputation mystérieuse et légèrement sulfureuse en fait un candidat idéal pour les médias», relève Emily Bazelon. «Anonymous est un puissant outil de marketing, confirme Elias. La menace diffuse que nous faisons planer – de publier le nom de quelqu’un ou de hacker son compte e-mail – est souvent bien plus efficace que l’acte lui-même.» Au lendemain de la publication de la première vidéo d’Anonymous sur le cas de Steubenville, l’histoire faisait la une de CNN, Fox et ABC.

Mais les justiciers masqués d’Anonymous ne sont pas à l’abri des dérives. Lorsqu’un procureur spécial est nommé pour rouvrir l’enquête sur le viol de sa fille, Melinda Coleman veut laisser la justice suivre son cours. Mais une partie de la communauté Anonymous refuse de lâcher le morceau, et lance un appel à manifester. «C’est devenu une affaire politique, qui n’avait plus grand-chose à voir avec le bien-être de ma fille, souligne la mère de famille. J’ai l’impression d’avoir été manipulée pour faire avancer la carrière de certaines personnes.»

«Comme Anonymous n’a pas de hiérarchie ni de chefs, rien n’empêche un élément solitaire d’aller trop loin ou de commettre des actes illégaux au nom du collectif, relève Timothy King, un anthropologue qui a étudié le mouvement. C’est un processus entièrement démocratique, des erreurs ont parfois lieu.» Les opérations peuvent alors dévier vers une forme de vigilantisme.

A Steubenville, plusieurs personnes innocentes ont été impliquées, comme le webmaster du site de l’équipe de football, accusé de conserver des photos pédophiles sur son ordinateur (un fait par la suite démenti) ou le chef de la police locale, qui a reçu des menaces de mort suite à des insinuations sur son homosexualité. Deric Lostutter, qui a coordonné l’opération pour Anonymous, n’a aucun regret. «Je ne pense pas que nous soyons allés trop loin, dit-il. Les violeurs aussi étaient allés trop loin.»

Le 9 janvier dernier, Matthew Barnett a été condamné à 2 ans de prison avec sursis pour avoir mis en danger une mineure. Il n’a en revanche pas été accusé de viol. Une semaine plus tôt, Daisy Coleman a tenté de se tuer en avalant une bouteille de médicaments. Il s’agissait de sa troisième tentative de suicide. * Prénom d’emprunt

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Elias*

Membre d’Anonymous

«Les actes illégaux sont importants. Si nous ne faisions pas de hacking, personne ne parlerait de nos opérations. Mais notre vraie force est de parvenir à attirer l’attention des médias et du public. Il y a un élément de mise en scène, de jeu»