De lui, on dit que c'est le moine le plus riche du monde. Anselm Grün, un bénédictin de 57 ans, est en effet une star. En Allemagne, dont il est un ressortissant, et dans les 26 pays où ses livres sont traduits. Car cet homme discret écrit des best-sellers, et il est un des auteurs spirituels les plus lus actuellement. Dans l'Europe germanophone, ses quelques dizaines d'ouvrages ont été vendus à 2 millions d'exemplaires. Certains d'entre eux ont fait un véritable tabac: un traité sur les anges, traduit en français (1), s'est vendu à 600 000 exemplaires uniquement en Allemagne. Un autre (2), celui qui l'a fait accéder à la gloire profane, à 500 000 exemplaires, toujours pour la seule édition allemande. En France, quatre éditeurs se partagent les droits de ses livres. Ce n'est pas tout. Les conférences qu'il donne à travers l'Allemagne et l'Europe germanophone sont prises d'assaut. Les cours et sessions qu'il organise à l'abbaye de Münsterschwarzach, au nord de la Bavière, également. Certaines personnes patientent jusqu'à deux ans avant de pouvoir y participer. Bref, Anselm Grün est non seulement une tempête éditoriale, mais également un véritable phénomène de société. Les raisons d'un tel succès? Le moine écrit des traités de spiritualité qui ont l'avantage d'être courts et simples d'accès. Pas moralisateurs ni dogmatiques pour un sou, ses livres réactualisent le message des Evangiles pour l'homme contemporain, stressé par son travail et incapable de ralentir son rythme effréné, même dans ses loisirs. Ces traités font également une large place au discours psychologique, qui n'affadit pas le propos spirituel. Bien au contraire, il le renforce. «La psychologie place l'être humain en face de sa vérité, explique le bénédictin de sa voix ténue. Un des dangers inhérents à la vie religieuse est en effet le refus du moine de se confronter avec son ombre. La psychologie aide donc à purifier la foi, à discerner si celle-ci est véritable ou si elle relève de l'illusion. Par exemple, les fondamentalistes, qu'ils soient chrétiens ou musulmans, sont des gens qui n'ont pas affronté leur ombre. Ils ne sont pas réconciliés avec eux-mêmes, et projettent leur moi divisé à l'extérieur. Cela dit, la psychologie n'est jamais un but, toujours un moyen. Mon but ne consiste pas à me sentir bien, mais à trouver Dieu.» Anselm Grün a rencontré la psychologie en 1968. Le jeune moine a alors 23 ans, et il est en pleine crise. «Lorsque je suis entré dans les ordres à l'âge de 19 ans, mon engagement était surtout de nature intellectuelle. J'étais coupé de mes émotions, et j'ai été tenté de remettre mon choix de vie en question. J'ai commencé à méditer et à lire des livres de psychologie. J'ai aussi fait la connaissance du philosophe et thérapeute Karlfried Graf Dürckheim, avec lequel j'ai eu de longues conversations. Puis je me suis intéressé à Carl Gustav Jung, ainsi qu'aux Pères du désert, qui étaient en quelque sorte les psychologues de leur époque.» Peu à peu, Anselm Grün résout sa crise. Et il commence à écrire des livres sur la base de l'enseignement des Pères du désert et de la psychanalyse. «Les Pères ont analysé leurs pensées et leurs émotions très sérieusement. Ils ont montré des chemins concrets pour trouver Dieu. Et ce chemin passait par l'expérience, non par les dogmes.» L'expérience, un mot clé pour Anselm Grün. Et pour l'avenir du christianisme. Car tandis que les dogmes peinent à convaincre, les chemins de la sagesse pratique ne désemplissent pas. Or, grâce aux Pères du désert et à leur pratique méditative de la prière du cœur, le christianisme n'a rien à envier au bouddhisme. Anselm Grün, qui a testé le zen pendant longtemps, l'a abandonné au profit de cette prière, qui consiste à répéter inlassablement la même phrase, comme un mantra (Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi). «Le zen est trop froid à mon goût. Je préfère la prière du cœur, qui répand une chaleur dans tout le corps.» Celle-ci est censée mener à la sérénité, plus précieuse que jamais dans le monde actuel. Pour parvenir à cet état de paix profonde, le moine bénédictin propose des recettes simples: ne pas se laisser déterminer par le monde extérieur, cesser de rechercher la reconnaissance des autres, contrôler les émotions et les pensées, faire silence, méditer chaque jour une demi-heure, mettre de l'ordre dans sa vie par des rituels. Bref, adopter une certaine discipline de vie, car «la discipline rend libre». Son savoir-être, Anselm Grün le met également à disposition des religieux et des entreprises. Il y a une dizaine d'années, il a fondé avec d'autres moines la Recollectio-Haus dans l'enceinte de l'abbaye de Münsterschwarzach. Cette maison, cofinancée par les sept diocèses de la région, accueille une vingtaine de prêtres et de moniales en situation de crise pour une durée de trois mois, trois fois par année. Environ 600 personnes ont ainsi déjà bénéficié de ces cures qui conjuguent accompagnement spirituel et psychothérapie. Le bénédictin anime aussi des stages de ressources humaines chez Daimler-Benz, où il donne des conseils de gestion aux cadres dirigeants. Toutes ces activités font-elles d'Anselm Grün le moine le plus riche du monde? Il s'en défend, un rien gêné. «Je n'ai que cinquante euros dans mon porte-monnaie», sourit-il malicieusement. Et, de fait, les quelque 255 000 euros annuels générés par la vente de ses livres ne lui appartiennent pas. Cet argent est la propriété du monastère. Afin de le gérer au mieux, Anselm Grün en place une partie en Bourse. Les Pères du désert ne donnent pas de conseils pratiques sur la gestion financière, mais on peut faire confiance à ce moine pour allier argent et spiritualité d'une manière tout à fait chrétienne.

(1) Chacun cherche son ange, Albin Michel, 1999

(2) Petit traité de spiritualité au quotidien, Albin Michel, 1999

Derniers titres parus en français en 2002: Libérer la vie: le chrétien et le défi de la mort, Médiaspaul Invitation à la sérénité du cœur, Albin Michel.