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Les jeunes étudiants et créateurs ont été très nombreux à assister aux discussions animées par Sophie Fontanel, journaliste de mode réputée.
© anne loubet

Style 

Anti-fashion ou comment réformer la mode 

A Marseille, un colloque placé sous la houlette de la chasseuse de tendances Li Edelkoort questionne un système jugé à bout de souffle

L’industrie de la mode est une junkie. Ses substances de prédilection? La vitesse et l’innovation. Chaque jour, à chaque minute, elle court après de nouvelles idées, de nouvelles tendances, de nouvelles images destinées à appâter un consommateur impatient et pressé. Chaque jour, ou presque.

Début juin, pour la deuxième année consécutive, une quinzaine de professionnels de la mode se mettait au vert à Marseille autour de la célèbre défricheuse de tendances Lidewij Edelkoort. Au programme, mer, soleil, pastis, et beaucoup de tables rondes critiques. Baptisé Anti-fashion, ce colloque s’est donné pour mission de questionner un système de mode jugé à bout de souffle, miroir d’une économie déréglée et d’une société fragilisée. «C’est un laboratoire d’idées gratuit et ouvert à tous. Il y a une liberté d'être ensemble. Le boucher du coin peut venir, nous voulons que les gens se rencontrent, échangent et, avec un peu de chance, collaborent.», explique la fondatrice Stéphanie Calvino, qui précise que le nombre de participants (une centaine en 2016) a plus que doublé.

Manifeste choc

A l’origine de cet événement, on trouve un texte explosif publié en 2015 par Li Edelkoort. Dans Anti-fashion, un manifeste pour la prochaine décennie, la Néerlandaise explique comment le système de la mode œuvre depuis plusieurs décennies à son autodestruction. Ecoles de stylisme formatées, grandes maisons produisant des collections à un rythme effréné, abus humains et environnementaux, journalistes et blogueurs vendus, personne n’est épargné.

«J’adore la mode. Je n’ai jamais dit que c’était la fin de la mode. J’ai dit que c’était la fin d’un système tel qu’on le connaît aujourd’hui. La mode est devenue démodée, il n’y a plus de changement d’allure ou de silhouette. Elle ne décrypte plus la société et ne correspond plus à la jeunesse, qui aspire à d’autres manières de travailler et de consommer», analyse la Parisienne d’adoption.

Lire aussi: Li Edelkoort: "L'industrie de la mode a creusé sa tombe"

Envie d’invisibilité

Des jeunes, on en a vu défiler par brochette entière au sein des discussions animées par Sophie Fontanel, truculente journaliste de mode française et écrivain, le «Zidane de la mode» comme la surnomment certains Marseillais. Il y a eu des étudiants du master de mode de l’Université d’Aix-Marseille ou des créateurs venus présenter leur vision singulière du vêtement: le refus de coudre les tissus (Alexander Quoï), la revalorisation de la main de l’ouvrier (About a worker) ou encore l’anoblissement de la couleur indigo (Anaïs Guery).

Ceux qui frappent les esprits restent ces «jeunes des cités», qui ont débarqué avec leurs tenues foutraques et géniales d’originalité. Discutable parce que stigmatisante, la façon de les désigner a le mérite de pointer cette autre réalité: l’envie de mode dépasse aujourd’hui les clivages de classes. Grâce aux réseaux sociaux, ces autodidactes captent tout de l’époque et de cette culture couture autrefois réservée aux élites. Il y a dans leurs créations un instinct animal qui confine au sacré, une distance dont beaucoup de fashion people ne sont plus capables. Le vêtement en tant que marqueur social, c’est terminé disent-ils. Le besoin d’être soi-même et de se fondre dans la masse est plus fort. «J’ai envie d’être invisible», témoigne Kevin, jeune «banlieusard» marseillais.

Acheter, c’est voter

Bien sûr, il y a aussi les interventions engagées, enragées contre un système qui accepte de vendre des t-shirts au même prix qu’un sandwich, spoliant au passage le travail d’ouvriers condamnés à l’anonymat et à la misère. «Quand vous achetez un vêtement qui a été fabriqué dans une usine au Bangladesh, vous votez pour une société qui ne donne aucune valeur au travail humain. Mais vous ne pouvez pas attendre des marques qu’elles changent cette façon de faire. C’est vous qui devez changer», s’emporte Kavita Parmar, cofondatrice de IOU Project, un site d’e-commerce proposant des vêtements uniques et entièrement traçables. Et la jeune Indienne d’exhorter le public à remettre le lien humain et la collaboration au centre de la mode.

Fondateur de Maison Standards, un jeune label de basiques intemporels, le Français Uriel Karsenti explique, lui, vouloir proposer des prix «justes», pour lequel sa marge est «trois à quatre fois inférieure à la plupart des marques». «Pendant ma carrière dans la mode, j’ai vu trop de gâchis, de créations bradées ou jetées. J’aimerais revenir à l’essentiel et proposer des produits qui vont être vraiment désirés.»

Des problèmes de nantis?

A en croire les conférences Anti-fashion, une moralisation du système est donc nécessaire. Consommer moins, consommer mieux. Mais à ce constat, irréfutable, s’oppose un autre principe de vie: le plaisir, la fantaisie. De tout temps, la mode a permis l’invention de soi, une magie, une jouissance irrésistible. Et avec l’omniprésence de réseaux sociaux comme Instagram, ce désir de vêtements est partout, en permanence.

Décider d’y renoncer parce que pointe le dégoût de nos pulsions consuméristes, c’est un choix, et un choix positif pour l’humanité. Mais comment imposer une telle hygiène de vie à ceux qui vivent dans le dénuement, les yeux rivés sur leur écran d’iPhone? Pour décider d’avoir peu, ne faut-il pas avoir eu beaucoup? Brutalement dit, la morale du chiffon n’est-elle pas un luxe de bourgeois?

Les intervenants à Anti-fashion sont tous très intéressants et leur démarche honnête. Mais quand je leur demande comment réformer le système qu’ils critiquent, ils bottent en touche

«Bien sûr, on ne peut pas interdire la consommation à outrance dans les pays pauvres par exemple. En même temps, des peuples moins gâtés arrivent au même constat que nous. En Chine, en Inde ou en Amérique du Sud, des étudiants essaient de faire changer les choses, de prôner une croissance modeste, de revaloriser le local. C’est une problématique beaucoup plus universelle qu’il n’y paraît et il est de notre responsabilité collective de préserver notre planète», rétorque Li Edelkoort.

Pour Sophie Fontanel, les solutions les plus audacieuses pour transformer le système de la mode sont ailleurs. «Les intervenants à Anti-fashion sont tous très intéressants et leur démarche honnête. Mais quand je leur demande comment réformer le système qu’ils critiquent, ils bottent en touche. En ce qui me concerne, j’utiliserais les réseaux sociaux pour créer une sorte de WikiLeaks de la mode, qui permettrait de savoir exactement qui fait quoi, qui a produit la jupe que je porte et qui porte la jupe que j’ai produite. Histoire de recréer du lien entre les gens.»


Trois questions à Valérie Mréjen

Dans «Déshabillé», une œuvre vidéo projetée à l’occasion d’Anti-fashion, la plasticienne et écrivain française rend hommage aux vêtements et accessoires qui peuplent nos garde-robes et à l’influence que la mode exerce sur chacun d’entre nous. (Vidéo réalisée dans le cadre d’une collaboration Made in France Première Vision et Made in Town)

Le Temps: Quel est le concept derrière «Déshabillé»?

Valérie Mréjen: Dans mon travail, je m’intéresse beaucoup aux confidences, aux instants de vie, aux descriptions réarrangées par la mémoire. Pour «Déshabillé», j’ai demandé à plusieurs personnes – stylistes, journalistes, attachés de presse, amis – de raconter un souvenir autour du vêtement. Très vite, je me suis intéressée aux histoires qui dépassaient la simple description d’un habit. Celles que j’ai gardées révèlent quelque chose de plus intime comme une relation familiale, elles symbolisent un passage, une transmission.

Certaines personnes nourrissent des passions pour des vêtements improbables comme un manteau de fourrure ou des collants, et ils développent des stratégies surprenantes pour les porter en public! Ce genre d’anecdote révèle une douce folie qui me plaît.

– On perçoit souvent la mode comme quelque chose de superficiel. Or vous révélez exactement l’inverse.

– Oui, c’est vrai que cette idée reçue a la vie dure. D’ailleurs, au départ, je me suis moi-même demandé si les histoires que j’allais filmer seraient assez riches. Mais, finalement, je me suis rendu compte que ce qui est soi-disant superficiel touche tout le monde. Nous avons tous des souvenirs forts avec des vêtements, ne serait-ce que parce que, enfant, nous sommes habillés par un autre, nos parents. Nous ne choisissons pas ces premières allures mais elles impriment un souvenir, traumatisant ou pas, que nous allons reproduire plus tard ou pas.

– Dans votre vidéo, on perçoit un paradoxe: d’un côté l’envie d’affirmer son individualité, et de l’autre le besoin d’appartenance à un groupe…

– Cette contradiction est permanente. Nous cherchons tous à incarner notre propre personnalité, mais en même temps personne n’aime être trop à part, même si chacun place le curseur à un endroit différent. Au fond, c’est cela, appartenir à une société. Il y a d’ailleurs un parallèle à faire avec le langage: nous essayons tous d’exprimer notre personnalité en utilisant nos propres mots, et en même temps nous parlons avec les mots des autres, ceux que nous passons notre temps à entendre. La mode, c’est pareil: trouver ce qui nous va le mieux, mais en portant des vêtements que les autres mettent aussi.

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