Les avocats l'aiment pour sa patience, son humour, son sens de l'écoute, son souci et sa capacité de mener des audiences dans la sérénité. Ils apprécient aussi les pauses régulières qui entrecoupent les procès qu'elle préside. Des pauses qui doivent permettre à chacun de reprendre son souffle mais que de mauvaises langues attribuent principalement à son envie irrésistible d'allumer une Gitane. Autant dire que le barreau genevois regrette déjà Antoinette Stalder. Depuis le 1er juin, celle qui était vice-présidente de la Cour de justice a accédé à sa présidence. Elle est la première femme à occuper ce poste tout comme elle a été la première à entrer dans cette juridiction. Sa nouvelle et lourde charge, consistant principalement à présider la Chambre civile et le Conseil supérieur de la magistrature ainsi qu'à siéger dans diverses commissions, la contraint à quitter ce qui a été son lot quotidien durant ces cinq dernières années: le pénal. Un travail pour lequel elle avoue sa passion sans dissimuler un certain épuisement. «C'est le moment pour moi de prendre du recul», constate Antoinette Stalder même si elle a un peu peur de s'ennuyer loin des prétoires.

Le procès de Sergueï Mikhaïlov, celui des trois policiers condamnés pour le viol d'une jeune fille, enfin celui de l'homme qui a assassiné et découpé sa femme en petits morceaux, sont ses dernières grandes affaires. Les deux semaines d'Assises consacrées au crime organisé russe étaient exceptionnelles à plus d'un titre, relève-t-elle. C'était une première du genre avec quatre avocats à la défense d'un seul homme et des moyens audiovisuels qui compliquaient encore l'audition de certains témoins. Impressionnée par la personnalité de Sergueï Mikhaïlov, «un accusé d'une force incroyable, lisse, sans une égratignure après deux ans de détention préventive», Antoinette Stalder a employé toute son énergie à détruire pressions et tensions qui planaient sur les débats et à mettre à l'aise les jurés afin qu'ils aient le courage d'aller jusqu'au bout.

Farouche partisane du jury populaire, elle précise n'avoir jamais été déçue par ces citoyens appelés à rendre la justice. «A chaque fois, j'ai une certaine angoisse. Mais ils se révèlent toujours fantastiques, comprennent et montrent un grand intérêt pour leur tâche. Durant les débats, j'ai peut-être le défaut de ne pas garder une face impassible, comme le ferait un joueur de poker. Mais un président reste un être humain avec ses émotions. Après avoir décidé du verdict, les jurés me demandent souvent s'ils ont eu raison. Tout à la fin, je leur dis le fond de ma pensée. Je n'ai été qu'une seule fois en désaccord avec eux mais ils ne l'ont pas su. Il s'agissait de l'acquittement d'un accusé que je considérais comme coupable.» Quel que soit le verdict rendu, Antoinette Stalder estime qu'un magistrat se doit de rédiger une motivation solide pour que la décision soit respectée et ne se prête pas à une cassation. «C'est notre travail d'ajouter éventuellement des éléments qui vont dans le sens de leur conviction et de mettre le tout en forme pour que cela tienne.»

La juge aime les audiences et le contact. «J'essaie toujours de comprendre ce qui s'est passé dans la tête d'un accusé. C'est essentiel.» Mais pas toujours évident. Comme pour ce Kurde qui avait massacré son épouse. «J'ai été frappée par cet homme avec qui il était impossible de dialoguer. Il n'était pas comme un mur, plutôt comme du vent.» C'est contre lui qu'elle a prononcé la peine la plus élevée de sa carrière: dix-huit ans de réclusion. Malgré l'habitude, lire la sanction reste une tâche difficile même si l'on ressent la satisfaction de rendre justice à la victime. «J'ai toujours l'estomac noué, la bouche sèche», explique Antoinette Stalder. Elle reconnaît volontiers ne pas être d'une nature répressive. «Je n'ai jamais envie d'infliger de lourdes peines, surtout contre des personnes qui ont visiblement pété les plombs. Je me rappellerai toujours ce jeune homme de 19 ans. Il purge désormais quinze ans de réclusion pour avoir tué son rival avec une rage dévastatrice. Deux vies ont été stupidement gâchées. Le plus dur reste encore de choisir entre une peine de deux ans ou de dix-huit mois de prison qui serait alors compatible avec un sursis. On se demande toujours si c'est bien utile d'envoyer quelqu'un en prison.» La magistrate connaît la valeur de la liberté. Un peu à l'image de ces oiseaux qui ornent les murs de son bureau.

En prenant la présidence de la Cour de justice, Antoinette Stalder entend mener jusqu'au bout sa carrière. La nouveauté n'inquiète pas cette femme au parcours original. Née à Genève il y a 55 ans, elle a obtenu un diplôme d'architecte quelques jours avant de mettre au monde sa fille unique. Ce n'est que passé la trentaine qu'elle a entamé des études de droit qui l'ont finalement conduite à la magistrature. «Le métier d'avocat n'était pas fait pour moi. J'ai de la peine à défendre de mauvais dossiers ou à demander de l'argent à des gens qui ont peu de moyens. Je suis nettement plus à l'aise pour trier le mauvais grain de l'ivraie. Cela me convient parfaitement.» Des avocats avec qui elle entretient par ailleurs de bons rapports et qu'elle laisse longuement s'exprimer. «C'est leur métier de parler et de défendre au mieux des gens qui risquent gros», dit-elle tout en avouant un certain agacement envers ceux qui plaident à côté du dossier. Antoinette Stalder abandonne la justice pénale avec regret. Mais ce n'est peut-être qu'un au revoir. La passion ne s'éteint pas si facilement. Elle envisage déjà de siéger en Cour correctionnelle lorsqu'une présence féminine sera demandée par une victime d'abus sexuel.