Saveurs du français

Apeurer, la terreur du monde

On a gardé l’adjectif, perdu le verbe. Parlant de ce petit employé de bureau effrayé par une prochaine séance pendant laquelle il devra s’exprimer devant l’assistance – ô horreur! –, on dira sans hésiter que ce bonhomme est apeuré. En revanche, on ne pensera pas à dire que la réunion apeure le collègue gratte-écran et moite.

C’est pourtant possible. «Apeurer» existe comme verbe, qui se décline: j’apeure, tu apeures, etc. Au sens, bien sûr, d’effrayer. Les dictionnaires signalent une première trace au XIIIe siècle, puis une entrée formelle de la tournure au milieu du XIXe. On se demande pourquoi le verbe a disparu, supplanté dans l’usage commun par «effrayer». Lequel, tout de même, a une connotation plus Halloween.

En y songeant, «apeurer» aurait sa pertinence et son utilité en ces années troubles. Nous évoquons cette semaine le registre de la peur, et il ne se cantonne pas à un petit festival neuchâtelois, si sympathique soit-il. Les effroyables mises en scène d’assassinats par Daech, des décapitations aux noyades, toujours filmées pour bien circuler sur la Toile, relèvent d’une stratégie de la peur. Et si la peur consiste bien en l’anticipation d’un danger annoncé ou perçu comme tel, les séquences des djihadistes actionnent exactement ce mécanisme, à deux niveaux. Dans l’immédiat, si l’on regarde une de ces vidéos, dans l’appréhension de ce qui va suivre. Et de manière globale, en songeant à ce que seraient des régions entières du monde aux mains de tels sanguinaires. On découvre qu’«apeurer» existe aussi sous forme pronominale. Heureusement, car il y a de quoi s’apeurer.