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A qui appartiennent les restes du «Titanic»?

Les objets repêchés sur le site de l’épave font escale à Genève, le temps d’une exposition. Mais comment se fait-il que quelqu’un dispose de ces reliques?

Quelque 73 ans séparent les deux vies publiques du Titanic. La première ne dure que quatre jours et une nuit: elle se conclut le 15 avril 1912 de la façon que tout le monde connaît: tragédie, lutte des classes, amours noyées, puis l’obscurité absolue, près de 4000 mètres sous la mer, 600 kilomètres au large de l’île canadienne de Terre-Neuve. La deuxième commence le 1er septembre 1985, lorsqu’une équipe franco-américaine découvre l’épave, et aboutit aujourd’hui à «Titanic» – L’exposition («Titanic» – The Artifact ­Exhibition), vaste accrochage itinérant qui fait escale à Genève depuis vendredi. En se penchant sur le parcours des objets exposés, une vraie saga faite d’exploits techniques et de coups fourrés, on découvre, au fil des sources d’époque, qu’entre les foules et les flots, les coulisses du showbizet les cours de justice, les deux vies du paquebot auront été pareillement agitées.

> 1985: regarder, ne pas toucher

Un effet secondaire de la Guerre froide: c’est ainsi, depuis la publication, en 2008, d’informations ­couvertes jusque-là par le secret-défense, qu’on comprend désormais la découverte de l’épave. Il est vrai que Robert Ballard, chercheur à l’Institut océanographique de Woods Hole (Massachusetts) et officier de réserve des renseignements navals états-uniens, avait fait du Titanic une quête personnelle. Mais c’est finalement une mission de l’US Navy – repérer les sous-marins nucléaires Scorpion et Thresher, perdus dans les années 60 – qui lui permettra d’aboutir. Indulgente à l’égard de sa lubie, la marine autorise en effet Ballard à chercher l’épave à l’aide d’un robot plongeur, une fois l’objectif militaire atteint.

Que faire de l’épave retrouvée? L’approche de Ballard consiste à regarder et à ne pas toucher, en maintenant le lieu secret. Malheureusement, il n’est pas seul: une équipe de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) participe aux recherches. Ballard retournera sur les lieux en juillet 1986, avec un sous-marin habité, pour prendre des images et poser des plaques invitant à ne rien toucher. Les hommes d’Ifremer reviendront, eux, en chasseurs d’objets.

> 1987: la pêche aux artefacts

Le 21 octobre 1986, le président états-unien Ronald Reagan signe le RMS Titanic Maritime Memorial Act. Inspirée par Robert Ballard, la loi vise à faire de l’épave un mémorial intangible, via un accord international destiné à protéger les restes du bateau d’une «récupération malavisée». Une épave, c’est en effet à la fois un réservoir de trésors, un monument, un cimetière englouti et un objet juridique au statut singulier. Si elle se trouve sur des fonds marins internationaux, elle n’est soumise à la juridiction d’aucun Etat et n’appartient à personne tant qu’elle n’a pas été retrouvée. Elle entre ensuite en possession du découvreur, qui doit prouver son droit en remontant des preuves physiques – des objets.

Malgré les vœux de Ballard et la signature de Reagan, la pêche aux artefacts commence. Un groupement se crée au Connecticut, Titanic Ventures Limited Partnership, ­cofondé par le producteur de cinéma et de télévision John Joslyn, connu pour une émission où l’on assistait à l’ouverture du coffre secret d’Al Capone (qui se révélait vide). En juillet et août 1987, Titanic Ventures finance 32 immersions, réalisées par l’Ifremer, aboutissant à la récupération de 1800 objets. Les objets sont transportés en France et nettoyés par électrolyse. En octobre, l’expédition est célébrée dans une émission télévisée en direct depuis la Cité des sciences et de l’industrie de la ­Villette, présentée par Telly Savalas, le héros de la série TV Kojak. «Certains croient fermement que ceci était dans la soute du Titanic», suggère l’acteur en se tenant près d’un sarcophage égyptien, porteur «d’une malédiction» comme il se doit.

Les réactions des survivants au repêchage d’objets sont contrastées: Eva Hart y voit «l’insensibilité et la cupidité» de «chasseurs de trésors, vautours, pirates». La Suissesse Louise Kink Pope, âgée de 4 ans lors du naufrage, trouve, elle, que, «si la recherche et la récupération profitent à tout le monde, ces activités doivent être encouragées».

> 1993: sauveteur en possession

En 1993, Titanic Ventures change d’identité via un processus capitalistique dit de «fusion inversée» et devient RMS Titanic, Inc. La nouvelle société est contrôlée par George ­Tulloch, un homme d’affaires qui s’était bâti une réputation au rayon voitures en devenant le plus gros concessionnaire BMW des Etats-Unis. Sous sa conduite, l’entreprise lance de nouvelles expéditions, consolide ses droits et commence à montrer ses trouvailles dans des expos. Le gouvernement français en 1993, puis une cour fédérale américaine lui reconnaissent le statut de «sauveteur en possession» (salvor-in-possession) et en font ainsi l’unique détentrice des droits de récupération (salvage rights). Victoire contraignante, car le statut ne vaut que tant que la compagnie demeure effectivement «en possession» de l’épave, ce qui implique d’y effectuer des expéditions régulières. Relevons que le réalisateur du film Titanic James Cameron explore, lui, l’épave dans des sous-marins russes en 1997 – et ne touche à rien.

> 1999: en route pour Las Vegas

Une série de batailles juridiques s’engage à partir des années 90 autour de l’exclusivité accordée à RMS Titanic – laquelle parvient toutefois à conserver ses droits. Entre-temps, en 1999, la société est l’objet d’une prise de contrôle hostile par un groupe d’actionnaires. Exit George Tulloch: les nouveaux maîtres à bord sont Arnie Geller, un manager venu de l’industrie musicale qui a rejoint RMS Titanic en 1993, l’explorateur G. Michael Harris et Joseph B. Marsh.

Ce dernier a été patron d’un bar à Kent, Ohio (le pittoresquement nommé Filthy McNasty’s), et manager du prestidigitateur David Copperfield, qu’il a propulsé vers l’hypercélébrité. «Il doit y avoir un milliard de dollars d’artefacts, là-dessous», déclare-t-il à l’Akron Beacon Journal dans la foulée de la prise de contrôle. Des actionnaires s’insurgent et obtiennent que des irrégularités dans l’opération soient sanctionnées, mais ne peuvent s’opposer à la nouvelle orientation, commercialement plus agressive: les artefacts du Titanic entrent résolument dans l’univers du showbiz. C’est ainsi que, depuis 2000, un gros morceau de la coque – un bloc de 20 tonnes arraché au paquebot lors du naufrage – est en exposition permanente à l’hôtel Luxor de Las Vegas.

> 2012: objets cherchent preneur

Des ayants droit avérés et présumés se battant dans les tribunaux. Le business se conciliant la science. Un accord international protégeant une épave de plus en plus abîmée par la mer, les bactéries, l’impact des visites. Et 6000 objets récupérés cherchant preneur. C’est ainsi que le XXIe siècle débute pour le Titanic

La justice, pour commencer. Face à diverses cours états-uniennes, la société RMS Titanic se voit confirmer ses droits et en découvre progressivement les limites. Subtilité: «possession» n’équivaut pas à «propriété». La loi considère en effet l’entreprise comme la gardienne des objets récupérés et lui interdit de les vendre, si ce n’est en bloc, pour éviter qu’ils soient dispersés. RMS Titanic peut, en revanche, continuer à rentabiliser ses investissements en exposant les artefacts en sa possession. Cette position juridique se fait d’autant plus inamovible que – malgré les tentatives de blocage par RMS Titanic – un accord international pour la préservation des restes in situ est signé en 2004 par les Etats-Unis, le Canada, la France et le Royaume-Uni. Le traité est conforme à la Convention sur la protection du patrimoine culturel subaquatique, adoptée en 2001 par l’Unesco, qui affirme le principe de la préservation des objets dans des sites d’épaves considérés comme des musées sous-marins.

C’est également en 2004 que la société détentrice des droits change encore une fois d’identité: RMS Titanic s’absorbe en tant que filiale dans une entité nouvellement créée, Premier Exhibitions – l’organisatrice de l’exposition qui fait escale à Genève. L’actionnaire majoritaire de la société est désormais Mark Sellers, restaurateur à Atlanta (Géorgie), et son portfolio comprend les expositions itinérantes Toutankhamon, son tombeau et ses trésors, Our Body, à corps ouvert et Pompéi. Parallèlement à ces remaniements et diversifications, les «sauveteurs en possession» du Titanic s’emploient désormais à apaiser l’opinion et la communauté scientifique internationales en adjoignant des archéologues aux nouvelles expéditions.

Et ensuite? La vie nomade des artefacts du Titanic pourrait s’achever dans un futur proche. Lors du centième anniversaire du naufrage, en 2012, Premier Exhibitions a tenté en effet de vendre le lot d’objets via la maison d’enchères new-yorkaise Guernsey’s. L’opération a été suspendue avant la date prévue, en attendant que se pointe un repreneur apte à la conservation des artefacts et disposé à l’achat. Le reste de l’histoire est sous vos yeux, jusqu’au 21 décembre, à Palexpo.

«Titanic» – L’exposition, jusqu’au 21 décembre à la Halle 7 de Palexpo, Genève. www.titanic-expo.ch

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