Après «maman» et «papa», Marius, a prononcé «Panda» et «Cossinelle». Panda et coccinelle ne sont pas des animaux. Ce sont les modèles préférés de Marius qui, à 3 ans, identifie n'importe quelle carrosserie à cinquante mètres de distance. «Pourtant je l'élève comme sa sœur…», avertit sa mère. Les goûts de Marius, elle en parle comme d'un fait de nature, un mystère contre lequel aucune éducatrice attentive n'est en mesure de lutter.

Au fond, les passions de Marius n'étonnent personne. Même pas sa maman. Mais elle est obligée de faire semblant de s'étonner. De faire semblant d'être désolée. Sans quoi, elle passerait pour Dieu sait quoi. Une ringarde, une fabricante de machos, tout ça.

Au Salon de Genève, il saute aux yeux que Marius a des ancêtres, ainsi qu'un avenir. On découvre même une explication scientifique aux prédispositions de Marius. Devant un petit bolide rouge, un garçon interpelle sa voisine: «Que dirais-tu si ton homme achetait cette voiture?» «Je le larguerais dans l'heure», répond la fille du tac au tac. Lui: «Pourquoi? Ça voudrait juste dire qu'il a de la tune et qu'il aime les sensations fortes. Aucun homme n'est à l'abri d'une envie de belle voiture, je t'assure. C'est génétique.»

Il l'a dit. Il l'a dit, lui, que c'est génétique. Moi jamais j'aurais osé. Des décennies entières, qu'elles ont passées, les femmes, à décortiquer nature et culture. Et un gars, planté en face d'une automobile, balaie tout d'un coup de génétique?

Bouche bée, j'ai observé le visage de la fille. On y lisait ceci: «S'il se ramène avec une bagnole pareille, ça veut forcément dire: 1. Que j'ai épousé un beauf. 2. Qu'il va me quitter dans l'année, ce salaud frustré. 3. Qu'il a de gros problèmes dans la tête ou ailleurs.»

Au Salon, cette fille passe un sale moment. Ici, elle ne voit pas des voitures, elle jauge des concurrentes. La voiture est l'écrin de ses craintes, la matérialisation d'une foultitude de choses compliquées étudiées dans des magazines. Dans le train du retour, plein d'Alémaniques fatigués, j'ai lu une nouvelle de Claude-Inga Barbey, «L'Héroïsme». L'histoire d'une femme qui interdit à son mari de sauver un noyé, avant de se repentir vu que le mari est très fâché. Ça se termine ainsi: «Je crois que si on comprend ça: que les hommes depuis tout petits ont besoin d'être des héros, on s'épargne pas mal d'ennuis.» Si je revois la fille pleine de soucis prémonitoires au Salon de l'auto, je lui offrirai le livre. Ça lui évitera peut-être pas mal d'ennuis.