Vous souvenez-vous de la pimpante Jamais Contente, cette voiture électrique qui a franchi le cap des 100 km/h il y a 106 ans et qui s'est déplacée jusqu'au Salon de Genève en 2005? Eh bien, lorsque nous avons fait connaissance, la Jamais Contente m'a demandé un service: observer les nouveaux modèles, et lui dire de quel bois ils se chauffent.

J'ai accepté avec plaisir ce premier mandat d'espionnage industriel: impossible de refuser ça à une centenaire qui, rappelons-le, roulait en son temps sur des pneumatiques à talons extensibles.

Après dix jours, des dossiers plein le sac et la langue d'aluminium plein la tête, je lui ai raconté. J'ai bien été obligée de lui dire la vérité. Que la nouvelle de chez Renoën, qui joue les jeunes premières sur son estrade, cache un essieu à jambes McPherson, des bras triangulaires et une barre anti-devers. «La vache!» a lancé la Jamais Contente. «Quoi encore?» «Ben… la 007K, ai-je poursuivi. Son équipement de série mise autant sur le confort que l'élégance, grâce à des inserts en aluminium qui ornent la console centrale, l'habillage du tunnel de transmission et les contre-portes.»

La Jamais Contente a haussé les épaules: «Et la petiote de chez Volksyota?» «C'est pire: quatre biellettes à l'avant et un pont arrière à biellettes multiples trapézoïdales avec coussins pneumatiques à commande électronique et amortisseurs à réglage électronique totalement variable à la place des ressorts conventionnels. Avec ça, différentiel autobloquant, jupe avant. On la dit merveilleusement optimisée et résolument avant-gardiste…»

«Et quoi encore! a coupé la centenaire, remontée. Pourquoi pas un vitrage latéral feuilleté, et un bras longitudinal découplé du pivot?…»

On sentait bien qu'à ce moment, la Jamais Contente aurait volontiers pris une lampée de servofrein à dépression, pour se remonter le moral. Elle était soudain un peu découragée. Tant de perfection mais si peu de progrès, comme elle dit, ça la met en rogne, la bien nommée Jamais Contente. Elle aimerait tellement s'en aller en paix, entourée d'arrière-arrière-petites-filles tout électriques comme elle, et d'une foule de cousins inodores, carburant essentiellement au gaz. Ça fait cent six ans qu'elle manifeste, la pétroleuse anti-pétrole. Et elle a pas gagné.

Pour mes 120 ans, je t'assure, on y arrivera…, a alors ricané la Toujours Optimiste.