Chaque année à la même saison, ça recommence. Il y a ceux qui vont au Salon; il y a les commentaires sur ceux qui vont au Salon. Dans les trains, les pendulaires travaillant à Genève se déchaînent. «Pas moyen de s'asseoir», grogne une apprentie banquière. Un exclu du wagon-restaurant chuchote très fort: «T'as vu, celui-là, il est déjà à la bière, c'est même pas neuf heures du mat.» «Moi, cette langue qui fait grrhrüüüp-fkrââ, ça me tend, t'imagines pas», a aussi expliqué une étudiante à la gestuelle plus que jamais latine.

Le Salon de l'auto, c'est l'occasion de se resservir une portion bien grasse de Röstigraben. Pendant dix jours, le Romand peut contreplaquer sur le visiteur d'outre-Sarine les tares caractéristiques de l'envahisseur barbare: sa coupe de cheveux de footballeur, ses manies grégaires, sa propension aux jeans trop courts, sa manière de parler fort, si typique de ceux qui n'écoutent jamais les minorités culturelles opprimées. Etc., etc.

L'autre jour, j'avoue, trois moustachus touristes d'un jour ont contrarié ma lecture matinale. Ça rigolait si copieusement, en face, ça prenait tant de place que j'ai fini par soupirer ostensiblement, aussi avec les yeux. Mais parfois, un zeste de bonne volonté suffit à transformer un voyage. Lors d'un autre trajet, j'ai décidé de travailler. J'ai alors repéré un spécimen qui concentrait les qualités requises pour mon étude: le poil grisouille un peu long, la chemise hawaïenne un peu petite, l'idiome anguleux.

Je me suis entendue étaler une couche de miel indécente sur ma question: «Vous allez au Salon de l'auto?» Il a répondu oui d'une voix douce. C'était un quinquagénaire installé près de Berne. Il m'a dit son intérêt relatif pour les voitures, et évoqué le bus, aménagé par ses soins, qui lui permet d'arpenter des week-ends entiers les paysages européens à vélo. Il a parlé de l'Atlantique de son enfance: il voudrait y retourner, s'installer peut-être en Belgique ou au Portugal. On a aussi causé pièces détachées de vieilles anglaises: Morgan, Jaguar, Triumph et autres patronymes qui vous parfument de menthe le rösti le plus chargé d'oignons. Mon Bernois aux nostalgies océanes a finalement suggéré que je me rende à des ventes aux enchères de modèles anciens, qui se tiennent régulièrement entre Bâle et Zurich.

J'voudrais bien. Mais à l'arrivée au Salon, la réalité a repris le dessus: je me suis souvenue que mon étude de l'allemand, quantifiable en années interminables, ne m'avait jamais permis de traduire instantanément les chiffres supérieurs à 1000. Un peu «short» pour une Aston Martin.