Il ferait presque passer le Titanic pour un poids plume. Le chantier STX, basé à Saint-Nazaire, livrera fin mai le plus grand paquebot jamais construit à la compagnie Royal Caribbean International. 362 mètres de long, 66 mètres de large, 77 mètres de haut, 60 000 ton­­nes d’acier… Harmony of the Seas accueillera 5479 passagers, ainsi que 2394 membres d’équipage. Il a coûté près de 1 milliard de francs suisses.

Le navire a quitté hier Saint-Nazaire à la marée du soir. Il naviguera jusqu’à dimanche entre Belle-Ile et l’île d’Yeu pour une série d’essais, avant de retourner aux chantiers pour les finitions (les travaux sont achevés à 95%). Cinq cents ingénieurs et techniciens sont actuellement à son bord pour superviser ce premier «voyage». Harmony of the Seas effectuera sa première croisière le 29 mai. Il sera basé à Barcelone et naviguera en Méditerranée. Il faudra, selon le site de Royal Caribbean, débourser 1945 euros pour une croisière de 7 nuits.

Gigantisme

Les méga-paquebots sont de nouveau en vogue. Quitte à sacrifier l’élégance. A voir Harmony of the Seas, pièce montée de 18 éta­ges, on est loin de la ligne dynamique et classieuse des transatlantiques des années 1930 à 1960. La course au gigantisme a pourtant été jalonnée d’échecs cinglants. Il y a eu le Grand Eastern, dont Jules Verne s’était inspiré, monstrueux «bébé» de l’ingénieur britannique Isambard Kingdom Brunel. Lancé en 1858, long de 211 mètres, il n’a jamais été rentable en tant que paquebot. Et il y a eu bien sûr le Titanic, 269 mè­­tres de long, qui coula lors de sa première traversée, en 1912.

Pourtant, les armateurs voient toujours plus grand. Au début des années 2000, un navire de croisière maritime accueillait en moyenne 2000 passagers, contre 4000 aujourd’hui. Le naufrage du Costa Concordia non plus n’a pas refroidi les vacanciers, toujours plus nombreux à se tourner vers ce marché: 24 millions de passagers sont attendus par les compagnies en 2016. Alors qu’ils étaient 15 millions en 2006, et seulement 1,4 million en 1980, selon la CLIA (organe officiel de l’industrie des croisières). En 2016, 27 nouveaux paquebots seront lancés. Toujours plus grands.

L’Ile-de-France (1927), le Normandie (1932) furent eux aussi des fleurons construits dans les mythiques chantiers de Saint-Nazaire. Cette généalogie flamboyante se termina avec le France (1960), dont la revente à une société norvégienne en 1975 avait fait scandale… et inspiré une chanson à Michel Sardou. A cette date, les villes flottantes avaient cessé d’être rentables en Europe. Aujourd’hui, les carnets de commandes des chantiers de Saint-Nazaire sont pleins jusqu’en 2020. Le paquebot connaît un nouvel âge d’or. Mais le style qui domine n’a plus rien à voir avec les palaces flottants de naguère. Le tourisme de masse est passé par là. Quant à la vitesse, elle n’est plus un critère. Alors que les grands transatlantiques anglais, français, allemands et italiens se livraient une lutte acharnée pour tenter de remporter le Ruban bleu, coupe créée par les compagnies à des fins publicitaires, et qui couronnait le navire le plus rapide (le Titanic avait-il tenté de le conquérir?), tout a été bouleversé par le transport aérien de masse. Harmony of the Seas, avec ses 23 nœuds, soit un peu plus de 42 km/h, a choisi délibérément le rythme de croisière.

Toboggan ou patin à glace

Sur ce nouveau Léviathan des mers, on pourra faire du toboggan aquatique sur une hauteur de 30 mètres, surfer dans un simulateur, se laisser glisser sur une tyrolienne suspendue à 24 mètres au-dessus du pont, jouer au minigolf, faire du patin à glace, voir des spectacles dans le style de Broadway, jouer au casino ou se faire préparer des cocktails par des robots, dans le dénommé «Bionic Bar». On sera partout et nulle part, dans une ambiance italienne, japonaise ou mexicaine (selon la carte de la vingtaine de restaurants proposés). A moins que l’on ne se promène dans un espace de verdure géant appelé Central Park… La compagnie promet qu’à bord le voyageur ne con­naîtra jamais un moment d’ennui. Qui, depuis le pont des navires de croisière du XXIe siècle, aura encore le temps de regarder la mer?

A noter que d’autres méga-paquebots s’apprêtent à (re) faire surface. L’armateur Didier Spade, l’homme d’affaires Xavier Niel et le chef Alain Ducasse se sont ­lancés dans le projet de construire un nouveau France dès 2016. Quant au milliardaire australien Clive Palmer, il s’est mis dans la tête de bâtir Titanic II, réplique exacte du premier, pour 2018. Avec davantage de places dans les chaloupes?