Sabin Belcantissimo finit d'ajuster sur ses épaules la dentelle noire qui entourait son masque au nez démesuré, se regarda un instant dans le haut miroir teinté puis descendit l'escalier de service qui menait au canal. Son gondolier l'attendait. Il embarqua d'un pied ferme malgré le petit clapot qui agitait la lagune et s'assit sur le fauteuil tendu de velours cramoisi avant d'ordonner: «Palazzo Bobinardi». L'autre s'inclina, se mit à son poste et, en silence, fit glisser l'embarcation sur l'eau où les reflets de la lune rousse s'éparpillaient. Ils passaient devant des quais déserts, sous des voûtes de ponts, et longeaient des palais aux plafonds armoriés d'où venaient des musiques.

Sabin passait ce soir le Grand Canal mais connaissait le monde au travers des femmes. Il aimait les femmes. Il était fou amoureux des femmes, de toutes les femmes à la fois, mais une seule fois. Non que son désir, faiblissant, eût nécessité de recourir à des érections postiches. Mais son amour était tout simplement une flamme aussi brève qu'intense. Il avait connu la soie de la peau des Africaines, le mollet rond et bas des Asiatiques, la jalousie mordante des Mexicaines, l'ardeur de Brésiliennes emplumées, des Américaines flegmatiques et, sous des fourrures d'ours polaires, le plaisir endiablé de femmes Inuit sans tabous.

La gondole accosta près de marches éclairées par des torches. Une femme se précipita vers Sabin, «Mon amour, viens vite à table!» cria-t-elle d'une voix de contralto. C'était Ludwigia, Comtesse de Castel-Satiro, que les privilégiés nommaient «Bocca d'Oro» pour la virtuosité de ses fellations. On ne savait rien d'autre sur elle, et personne, même pas Sabin, ne pouvait se flatter de s'être coulé entre ses cuisses. À propos de cuisses, il se demanda pourquoi le haut de cuisse de la poularde était le morceau préféré de nombreux gourmets. Mais il ne put élargir cette digression culinaire, Ludwigia l'ayant pris par la main pour l'entraîner dans le palais. Elle demanda du champagne, attrapa une coupe, la but, en demanda une autre, chantant, tournant sur elle-même pour faire voler ses jupes, près de l'ample cheminée où claquait un grand feu. Trop près! Ses voiles s'enflammèrent d'un coup, la laissant nue. Entre ses cuisses pendait un pénis de bonne taille, la comtesse était un comte.

Voilà, la ronde des sept péchés est bouclée. Vendredi prochain, pour fêter la fin de l'été, nous convierons les sept pécheurs à un pique-nique sur l'Alpe.