Comme chaque année à la même date, la famille se rassemblait pour célébrer, sur l'herbe d'un alpage, la fête nationale. L'année passée, les cousins Quintanilla-Bolomey y Troja avaient fait le déplacement depuis le Mexique, revêtus de ponchos rouge et blanc confectionnés pour la circonstance, et avaient réussi, en dépit d'un orage inattendu qui avait éteint le feu de joie, à chanter la première strophe de l'hymne national sans faute, avec l'accent espagnol toutefois. Leur contribution culinaire avait été une salade de riz et de haricots rouges, une association parfaitement latine mais conforme aux couleurs du pavillon helvétique, et largement arrosée d'une tequila où avaient macéré des piments, rouges eux aussi. L'oncle Séraphin de Val Vény, dont on croyait le gosier suffisamment blindé par une pratique assidue d'une grappa de sa fabrication, et qui affirmait qu'il s'agissait là d'une innocente potion stomachique de la médecine traditionnelle aztèque, en a encore des brûlures d'estomac!

La grand-mère Adrienne avait confié aux deux jumeaux, Adélaïde et Cyprien, qui allaient sur leurs 9 ans, la tâche de parer les radis. Leurs parents étaient absents, ayant gagné, à l'occasion d'un jeu télévisé, deux passages pour une croisière de non-fumeurs en Méditerranée. Il fallait donc occuper ces enfants pour éviter que ne se répète, comme l'année dernière, une mise à feu prématurée de toute la provision d'engins pyrotechniques. Leur consigne était la suivante: raccourcir à 2 cm la fane, supprimer les radicelles, fendre en étoile l'extrémité de ces racines choisies entièrement rouges et, sur leurs flancs arrondis, découper deux bandes entrecroisées de manière à obtenir une croix blanche aussi régulière que possible. Le nombre de radis s'élevant, à dessein, à plusieurs douzaines, on pouvait espérer, de ce côté-là, avoir la paix pendant un bon moment.

Angélina, une grande cousine des jumeaux, qui préparait le concours d'admission à l'Ecole des beaux-arts de Padoue, concoctait une entrée issue de son imagination créatrice: sur chacune des assiettes, elle disposait une rondelle de betterave rouge, cuite, de 1 cm d'épaisseur. Le centre de ces rondelles était évidé en forme de croix, croix remplie d'un hachis fin de champignons de Paris et d'oignons tiges. Au dernier moment, une vinaigrette au balsamique blanc viendrait napper ces œuvres. La petite sœur d'Angélina, Anastasia, qui venait de rater ses examens de maturité, essayait de remonter dans l'estime de la famille en confectionnant une tarte au fromage de brebis. Un fromage frais et bien blanc puisque ces animaux paisibles ne fixent pas le carotène. Elle fonça un moule avec un disque de pâte du commerce qu'elle garnit de fromage battu avec deux œufs, sel et poivre. Là-dessus, elle disposa, en croix, quelques tomates cerises, et mit le tout au four pendant environ 30 min. La croix était évidemment rouge, mais, comme Anastasia était daltonienne, on ne lui en tint pas rigueur.

Le cousin Archibald, en permission de son commandement du cargo Sirius, insista pour préparer les poulets selon un procédé qu'il disait tenir d'un cuisinier javanais. Il s'agissait d'enduire la peau de ces volatiles d'un curry dont le rouge avait été fortifié par un colorant alimentaire inoffensif comme la capsanthine, du rouge de poivron. Il aurait préféré de l'amarante, mais Adrienne s'y opposa à cause des risques d'allergie. Avant d'enduire les poulets, et afin de ménager un effet de croix blanche, il leur colla dessus quelques bandes de sparadrap, bandes qu'il oublia ensuite, mais qu'Adrienne décolla avant qu'il enfourne les bêtes.

Pendant ce temps, Adrienne finissait de préparer une tarte aux framboises meringuée. La pâte, couverte d'un rond de papier sulfurisé chargé de noyaux d'abricots, avait cuit «à blanc». Ensuite, elle l'avait couverte de framboises. Et sur ces framboises, elle avait déposé en forme de croix, une meringue obtenue en fouettant en neige ferme, 3 blancs avec 4 cs de sucre glace. Suivirent 15 min de four thermostat 5.

Vers la fin de la matinée tout était prêt, et l'on chargea les voitures, en route pour une vallée suspendue valaisanne où courait un frais ruisseau. Il y avait là une falaise calcaire dite barme d'où l'on entendit bientôt venir des sons plus ou moins musicaux, ceux que les jumeaux tiraient de l'accordéon d'Archibald qu'ils avaient discrètement emprunté.