Ça sent le printemps! Les crocus du jardin sont en gloire, les rosiers se hérissent de pousses rouges, et les primevères font les go-go girls. Au marché, les moules jouent la fille de l'air, les oursins sont aux abonnés absents, salsifis et potirons font les morts, la truffe se fait la malle, le vacherin Mont d'Or fait la belle, et le rimmel des clémentines commence à couler. En revanche, l'agneau de lait et le chevreau sont au rendez-vous de la blanquette, les légumes nouveaux se mettent au garde-à-vous, l'artichaut enfile ses bottes, l'asperge blanche menace, et le fond de l'air sent la gariguette.

Mars, le grincheux fils du vent, est aussi le parrain de la graine du diable, la sulfureuse fève. Plante jadis sacrée, elle servait de véhicule à la transmigration des âmes. Et même Pythagore, l'homme du carré de l'hypoténuse, ne se permettait pas d'en traverser un champ par crainte d'en meurtrir une pousse! Puis les hommes se lassèrent de la question et s'en débarrassèrent en chargeant la brouette des femmes. On estima alors qu'elle donnait trop d'idées aux dames. Dans cette sainte foulée, saint Jérôme l'interdit donc de couvent. Et pourtant, Clément d'Alexandrie l'accusait de provoquer la stérilité! Pour finir, Curnonsky, prince des gastronomes, décréta que la bête avait la faculté de «donner du montant avant et d'en redonner après». Alors, avis de tempête sur le Viagra?

Les âmes bien nées ne craindront pas davantage les senteurs grisantes de la fleur de fève que la mise en bouche gaillarde de son fruit troublant. Mars est la meilleure saison pour entreprendre cette légumineuse, les jeunes fruits, févettes, pouvant alors être consommés crus, comme des friandises. Plus tard, leur peau se sera épaissie et il faudra les peler, tâche ingrate et fastidieuse que l'on simplifiera en les passant d'abord à l'eau bouillante puis à l'eau glacée. Cuites ensuite à l'anglaise, avec quelques brins de sarriette, elles entoureront somptueusement l'agneau de Pâques. Mais profitons d'abord des jeunes fruits. Les petites graines vert tendre, nous les avons passées 1,30 minute au micro-ondes à 750 W, juste le temps d'affranchir leur côté trop cru. Et nous les avons servies chaudes, en entrée, avec une huile d'olive au fruité vert, relevée de verjus. Pour qui n'aime pas jeter, les cosses, cuites à l'eau, pourront être montées en mousse, assistées de crème et d'un mixeur émulsionneur à haute vitesse. Bon appétit!