L'arrivée du printemps anime la nature, indiquant au terrien qu'il doit sortir de son engourdissement hivernal pour ordonner à son rachis de s'incliner vers la terre matricielle. C'est donc le temps des premiers lombagos jardiniers, une affection douloureuse et invalidante, grotesque de surcroît puisque son porteur est contraint d'adopter une posture ridicule, dont le déhanchement n'a rien de celui d'une odalisque langoureuse. Bref, monsieur, à qui madame a demandé d'aller ramasser des pissenlits pour la salade de midi, se retrouve, après avoir recueilli quelques rosettes, bloqué dans une position complexe associant une légère flexion et une sorte de zigzag vertébral. Exit, donc, le projet salade, ce que la psychologie des profondeurs comprendra comme une preuve de la réalité du concept de bénéfice secondaire, un avantage que l'on tire, sans roublardise ou simulation aucune, du respectable statut de malade.

S'il nous semble certain que la majorité des lombagos jardiniers relève d'une telle démarche, inconsciente bien sûr, nous n'en restons pas moins convaincus de l'arduité inhérente à la cueillette des pissenlits. Si la mission est de collecter quelques milliers de ces fleurs jaunes, pour concocter une bière ou des confitures, la hernie discale est au coin du pré. C'est qu'ils poussent au ras des pâquerettes, ce qui est de saison, sur des terrains souvent inégaux, et les vertèbres lombaires tolèrent à peine le surmenage qu'impose la récolte d'une salade.

Mais, à cœur vaillant, rien d'impossible, d'autant que le lard est le meilleur compagnon du pissenlit, avec l'aimable complicité du vinaigre, des œufs et des croûtons aillés. Pour le lard, il nous faut de la poitrine un peu fumée, mais pas trop; et surtout fumée naturellement, sans avoir fréquenté les poudres donnant l'illusion du fumoir. Pour un saladier, il en faudra environ 150 g, coupés en dés, que l'on passera à la poêle et dont on conservera soigneusement le gras fondu. Quant aux œufs, ce sera au goût de la chapelle dominante: mollets, durs, ou pochés. Les croûtons, comme leur nom l'indique, seront des croûtes de pain de campagne frottées à l'ail nouveau. Le vinaigre, enfin, sera de vin, assez fort, rouge ou blanc, voire de Xérès. L'exécution est simple, les lardons chauds sont disposés sur les feuilles, avec les œufs et les croûtons, puis la poêle sera déglacée au vinaigre, et son contenu brûlant versé sur le tout.