Un demi-siècle après son apparition, la pilule a triomphé de bien des préjugés. Si elle reste contre-indiquée pour les fumeuses à partir de 35 ans et les femmes qui ont eu un cancer du sein, on sait qu'elle a un effet protecteur face à d'autres cancers gynécologiques. On la prescrit pour soigner l'acné ou les menstruations douloureuses. Et c'est une autre question qui se pose aujourd'hui: sous contraception hormonale, est-ce bien nécessaire d'avoir des règles tous les mois?

Sur le plan pratique, la réponse est clairement non: il suffit de prendre la plupart des pilules en continu pour retarder indéfiniment l'apparition de règles. Des femmes utilisent depuis longtemps déjà cette possibilité pour passer tranquillement une période d'examen, une compétition sportive voire des vacances. Certains modes d'administration, comme l'implant et le stérilet Mirena, qui diffusent de la progestérone, suppriment entièrement les règles chez une partie des usagères. Et dans certains pays, on commercialise des emballages de 84 pilules permettant de limiter l'apparition des règles à une fois par trimestre.

Mais est-ce inoffensif? Active notamment dans la production de contraceptifs, la firme Bayer Schering Pharma voulait organiser un débat contradictoire entre médecins sur cette question. Elle a dû renoncer: aucun des praticiens contactés ne voulait combattre publiquement la prise de contraceptifs hormonaux en continu. Même s'ils sont apparemment nombreux à ne pas mentionner cette possibilité à leurs patientes.

Les trois spécialistes finalement réunies sont d'accord: sur le principe, il n'y a aucun danger spécifique à espacer, voire à supprimer temporairement les menstruations. Mais une foule d'indications et de contre-indications personnelles, comme pour toutes les formes de contraception.

Les études disponibles sont rassurantes, relève Anne-Thérèse Vlastos, médecin adjoint au département de gynécologie de l'hôpital universitaire genevois. Les effets secondaires constatés sont relativement minimes: des petits saignements et une prise de poids en général limitée apparaissent chez certaines usagères.

Le principal inconvénient signalé par ces dernières est l'incertitude face à une éventuelle grossesse, plus difficile à reconnaître sans règles mensuelles. Quant aux avantages, ils sont d'autant plus grands que les symptômes liés à la menstruation - douleurs, céphalées, anémie voire épisodes dépressifs - étaient importants.

Ces études ne donnent pas d'informations sur le long terme puisque les plus anciennes remontent à 2001. Mais supprimer ou espacer les pauses entre la prise de contraceptifs hormonaux ne change pas grand-chose sur le plan physiologique, souligne Sylvia Bonanomi Schumacher, gynécologue installée en pratique privée à Pully. La pilule originelle supprimait les règles. C'est pour des raisons d'acceptabilité psychologique et politique que son créateur, Gregory Pincus, l'a conçue de manière à permettre l'apparition, artificielle, de saignements mensuels. Et nos arrière- arrière-grands-mères qui alternaient grossesses et périodes d'allaitement jusqu'à la fin de leur vie fertile avaient très peu de règles.

Tout simple, alors? Pas vraiment: les règles ne sont pas qu'un phénomène physiologique. Elles ont une portée symbolique, plus ou moins importante suivant les civilisations, plus forte au sud qu'au nord. Elles marquent l'accès à la vie adulte et la fécondité, note Catherine Waeber Stephan médecin adjoint en endocrinologie à Fribourg. Leur absence est liée à la grossesse et à la ménopause, parfois à la stérilité. Autant d'événements qui sont loin d'être neutres sur le plan affectif.

Pratiquement donc, les femmes réagissent très différemment face à cette nouvelle possibilité observe Sylvia Bonanomi qui la mentionne systématiquement à ses patientes depuis quatre ans environ. Un quart environ d'entre elles optent avec enthousiasme pour une vie simplifiée, une proportion qui augmente rapidement

Les autres, pour le moment, ne sont pas intéressées. Parce qu'elles craignent de perdre le contact avec les informations que peut leur donner leur corps, notamment, sur une éventuelle grossesse. Parce que pour elles, les règles, ça va bien merci. Ou parce que s'en passer est impensable, même lorsqu'elles sont associées à de gros problèmes de santé. Il faut dire que prescrire des hormones est toujours une entreprise délicate. Chacune a son équilibre propre et réagit un peu différemment à un apport extérieur. On en sait beaucoup plus aujourd'hui sur ces phénomènes qu'aux temps historiques de la pilule et les dosages sont beaucoup moins importants. Mais il faut encore souvent tâtonner. Avant d'envisager d'utiliser une pilule en continu, mieux vaut donc l'avoir testée en prescription habituelle et savoir qu'on la supporte bien.