Le président de la Cour d'assises de Paris l'interroge soudain: «Oui, mais pourquoi agressez-vous toujours des femmes?» L'accusé hausse les épaules, perplexe. Puis ébauche un sourire: «Si je vous dis que j'ai agressé des hommes, vous ne me croirez pas.» Le président répète calmement sa question. Peine perdue, Guy Georges n'a pas de réponse.

Voilà une bonne heure qu'il raconte sa vie de gamin de province qui, dès son adolescence, n'a eu qu'une envie: monter à Paris. Une petite vie d'enfant né de père inconnu, abandonné par sa mère, placé dans une famille d'accueil, les Morin, qui ont dû se séparer de lui lorsque, adolescent, il a agressé deux des filles de la maison.

Tout à l'heure à l'aise et détendu, écoutant avec beaucoup d'attention la greffière lire l'interminable examen des faits qui lui sont reprochés, Guy Georges est désormais plus hésitant, quoique très coopératif, tentant de réunir les bouts d'une existence décousue et sans but, menée de foyers d'où il a maintes fois fugué en apprentissages désastreux. Une vie qui l'a conduit, très vite, à la prison. Dès le début des années 80, il s'est rendu coupable d'agressions sur des jeunes femmes, «pour leur voler de l'argent», explique-t-il.

Maintenant âgé de 38 ans, c'est pour des actes bien plus graves qu'il est devant la justice. Surnommé par les journaux «le tueur de l'Est parisien», Guy Georges aurait violé puis tué sept jeunes femmes, et agressé quatre autres. Hier, au début de ce procès qui doit durer trois semaines, la lecture de l'arrêt de renvoi a constitué un moment particulièrement pénible. Tous les assassinats imputés à Guy Georges ont été commis de la même manière, avec sang-froid et détermination, et comportent des détails similaires, dans la façon de découper les sous-vêtements des jeunes femmes, par exemple.

Au début de l'audience, l'accusé a pris la parole pour affirmer qu'il n'avait «rien à voir avec les faits» qui lui sont reprochés. Cette façon de nier en bloc et de plaider non coupable constitue un revirement spectaculaire puisque, au cours de l'instruction, Guy Georges a avoué, fournissant des détails sur la manière dont les crimes ont été commis. De plus, pour trois des assassinats qui lui sont reprochés, une analyse ADN semble confirmer sa présence sur les lieux.

Les onze victimes ont toutes été agressées dans un parking souterrain ou à leur domicile. Le parcours présumé du tueur en série a démarré le 25 janvier 1991, avec le viol et le meurtre de Pascale Escarfail, 19 ans. D'autres crimes similaires ont lieu en 1994, puis en 1997. C'est finalement en 1998 que Guy Georges est identifié et arrêté à une sortie de métro. Il avoue, très vite. Raconte l'Opinel et le sparadrap dont il se sert pour terroriser et réduire ses victimes au silence. Celles qui lui ont échappé sont justement celles qui ont eu la présence d'esprit de hurler. Chaque fois, il affirme avoir suivi le même scénario: suivre une jolie jeune femme repérée dans la rue, se glisser derrière elle dans le hall de son immeuble, ou dans le parking où elle gare sa voiture, s'introduire dans son appartement sous la menace du couteau, la ligoter, la violer, l'égorger. A propos du meurtre de Magali Sirotti, en 1997, Guy Georges a affirmé aux enquêteurs qu'il savait, dès qu'il l'avait croisée, qu'il allait la violer, mais aussi qu'il allait la tuer: «C'était toujours comme ça que cela finissait.»

Depuis son arrestation, plusieurs experts psychiatres ont examiné Guy Georges. Ils estiment que celui-ci ne souffre d'aucune anomalie mentale ou psychique, mais qu'il présente des troubles sévères de la personnalité. Durant les années 90, l'accusé vivait dans des squats, de petits boulots et de petits larcins, de prostitution aussi. Il est décrit par ses amis d'alors comme quelqu'un de serviable, de sociable.

C'est aussi ce que raconte Jeanne Morin, qui l'a accueilli tout petit chez elle, et qu'aujourd'hui encore il appelle sa mère. Elle se souvient de ce petit garçon qui ne lui posait aucun problème, qui ne se disputait jamais avec personne. «Je voulais me le garder pour moi, explique-t-elle. C'était mon gamin.»

Fils d'une entraîneuse

Né en 1962 à Vitry-le-François (Marne), Guy Georges Rampillon est le fils d'Hélène Rampillon, entraîneuse de bar. Son père est un Noir américain, Georges Cartwright, qui a disparu dans la nature. Hélène Rampillon confie dès sa naissance son fils à des nourrices, qu'elle ne paie pas. Le bébé atterrit à la Ddass. Hélène Rampillon finit par s'envoler aux Etats-Unis et ne plus donner de nouvelles. Aujourd'hui âgée de 62 ans, elle a écrit un courrier à la Cour d'assises pour expliquer que son état de santé lui interdit de faire le voyage jusqu'en France et de témoigner au procès de son fils.

A 6 ans, Guy Georges Rampillon est officiellement abandonné. On change alors son patronyme, et son second prénom devient son nom de famille. On change aussi, sur ses papiers, son lieu de naissance, qui de Vitry devient Angers, ville qui abrite la délégation de la Ddass dont il dépend.

«Vous vous souvenez de tout ceci?» interroge le président. «Bien sûr, explique Guy Georges. Je me souviens quand l'assistante sociale est venue nous le dire, ça m'a fait drôle.»

Selon Jeanne Morin, sa mère nourricière, il était alors «content comme tout». Guy Georges risque aujourd'hui la prison à perpétuité.