Et vous, comment avez-vous mangé pendant le confinement? Au bout du rouleau (à pâtisserie), en êtes-vous à compter le nombre de repas que vous avez cuisinés non-stop depuis le 16 mars (soit au bas mot une bonne centaine, à multiplier par le nombre de personnes de votre famille)? Ou cette pause inattendue vous a-t-elle permis de vous reconnecter avec le contenu de votre assiette, et de découvrir en vrac les petits marchés du quartier, la cuisson à basse température et de nouvelles recettes? Entre alimentation et gastronomie, jamais l’adage «Dis-moi comment tu manges et je te dirai qui tu es» n’a été aussi vrai.

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«Avant la pandémie, l'étude que nous avons réalisée en Suisse romande montrait bien que  préparer les repas peut être une corvée pour les familles avec de jeunes enfants.» Marlyne Sahakian est professeure assistante en sociologie à l’Université de Genève, et cette spécialiste de la consommation dans une perspective de durabilité ne mâche pas ses mots. «Préparer tous les repas tous les jours n’a rien à voir avec faire la cuisine le samedi soir, à cause de la répétitivité, c’est chronophage. A Genève, grâce au système parascolaire, les parents savent que les enfants ont mangé un repas équilibré le midi et peuvent moins soigner le repas du soir. Mais aujourd’hui, ils doivent tout faire, s’occuper des enfants, faire les courses, cuisiner…» Par charité, on ne dira rien des familles à régimes différenciés, où il s’agit de faire manger en même temps végétariens, allergiques au gluten et tout petits appétits.

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Un quart des repas redevenu domestique

«Partout, je n’entends que des hommages au temps retrouvé en cuisine, sur Instagram je vois l’hédonisme des petits plats, alors que je cours entre le lave-vaisselle à vider, un petit à faire manger à la cuillère et un plus grand qui est capricieux, avoue Marie, Genevoise mère de deux petits garçons. Quand ils sont couchés, je n’ai plus la force de faire un vrai repas pour mon compagnon – qui travaille à l’extérieur dans la journée et qui est fatigué – et moi, je culpabilise. C'est difficile de me plaindre, sinon je passe pour une mauvaise mère, ou pour une femme qui n’a pas su instaurer l’égalité chez elle.»

«Si la dimension de la contrainte est réelle, la cuisine revêt deux autres dimensions très fortes, rappelle cependant Jean-Pierre Poulain, professeur de sociologie à l’Université de Toulouse, auteur notamment du Dictionnaire des cultures alimentaires, qui a fait date. D’abord, c’est quelque chose qu’on fait et qu’on partage avec les autres, et qui nous relie à notre culture et au monde; c’est aussi un espace d’expression de soi et d’exploration créative. Mais le confinement a rapatrié dans les foyers tous les repas qui se prenaient dans les restaurants d’entreprise, les bistrots, les cantines. Un quart des repas est redevenu domestique. La question n’est plus «Qu’est-ce qu’on mange ce soir?» mais «Qu’est-ce qu’on mange ce midi et ce soir?» Les repas, devenus bien plus nombreux, nécessitent donc une organisation différente.

Nouveaux rôles et nouvelles expériences 

Le confinement a ainsi permis une redistribution des rôles dans de nombreux foyers, entre les membres et les genres. «Après quarante ans de mariage, ma femme ne cesse de se plaindre que la «charge mentale» des choses de la maison repose sur ses seules épaules, écrit ainsi au Temps François Burnand, de Féchy. Eh bien! figurez-vous, je me suis mis à préparer, disons, un tiers des repas. Ce n’est pas encore la parité, mais on progresse.»

«Dès le mardi 17, quand mes enfants sont venus me demander «Quand est-ce qu’on mange?» je me suis dis que ça n’allait pas être possible, explique aussi Ariane Poussière, de Genève, et j’ai eu L’Idée! Nous faisons à manger et la vaisselle chacun un jour, à tour de rôle. La liste des courses doit être faite en avance et je me charge des achats avec mon mari. Ça marche! Et c’est parfait! Même si certaines diététiques sont étranges, mais on expérimente avec audace! Au moins on mange ensemble!»

Beaucoup de foyers ont ainsi «bricolé», analyse Marlyne Sahakian, laissant par exemple les enfants se lever tard pour que les parents puissent tranquillement travailler le matin.

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Le confinement a aussi rendu possibles des expérimentations habituellement inenvisageables. «L’alimentation est un lieu de prescriptions qu’on a rarement le temps d’expérimenter. Cuisinier est une compétence. Manger moins de viande, plus bio, plus local, cela s’apprend mais cela prend du temps», explique Marlyne Sahakian. Un temps libéré par le confinement. «Des familles tentent le mois végétarien, d’autres essaient de nouveaux modes d’approvisionnement et de stockage, d’autant qu’il est devenu désagréable d’aller dans son supermarché habituel, où il y a des tensions à cause des risques de contamination. Les offres alternatives sont prises d’assaut.»

«Nous allions déjà au marché une fois par mois environ pour trouver des légumes et fruits de saison, écrit ainsi au Temps Christophe Nançoz, de Bournens. Le système a juste changé: c’est le paysan lui-même qui vient livrer à domicile, car les marchés lui ont été interdits, au cas où. Je me dis que cette période nous aura permis de renouer avec un commerce de proximité qu’il nous faudra absolument conserver post-confinement.» 

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Enfin, le confinement a fait prendre conscience du circuit de l’approvisionnement, selon Jean-Pierre Poulain: «Le confinement nous a rappelé l’écosystème de la nourriture, avec les producteurs, les camionneurs, les livreurs, les vendeurs, jusqu’aux éboueurs. Ces nouveaux comportements vont-ils demeurer? Je veux rester très prudent, mais il pourrait y avoir un coup d’arrêt à une certaine globalisation, parce que les conditions de la mondialisation deviennent moins certaines, en raison des coûts pour la planète.» Pas sûr que les McDonald’s pris d’assaut au jour de leur réouverture ce lundi supportent cette thèse, cependant…

Déconfiner aussi les porte-monnaie

Ce que le sociologue a aussi repéré, c’est combien ce qui s’est passé dans nos cuisines ces dernières semaines a tout à voir avec notre statut. «Le confinement accentue durement les inégalités sociales, explique Jean-Pierre Poulain, c’est l’ami des riches. Ils sortiront plus riches encore à la fin du confinement, tandis que les pauvres seront encore plus pauvres. Les riches gardent leur salaire, gagnent du temps grâce au télétravail, et économisent les restaurants, les sorties, les voyages; en France, l’épargne a augmenté de 50 milliards ces dernières semaines! Mais les pauvres s’inquiètent d’être au chômage partiel voire d’avoir perdu leur revenu d’indépendant, ils cessent de bénéficier des tarifs sociaux subventionnés et doivent davantage remplir leurs chariots de courses.»