Avant le confinement, Mélanie*, étudiante et enseignante de 22 ans, disposait d’un soir de libre par semaine. Et encore. «Je vivais de rendez-vous en rendez-vous», résume-t-elle. Elle enseignait le matin puis troquait cette casquette pour celle d’étudiante l’après-midi, partageait un verre entre amis par-ci par-là, avant de jouer, le soir venu, sur les planches du théâtre ou de participer à des réunions associatives.

Ses verbes de prédilection: enchaîner, prévoir, être de tous les événements. Et boire beaucoup de café. «Mon premier souvenir au début du confinement, c’est de m’être dit: ça fait deux semaines que je ne me suis pas posée chez moi sans avoir quelque chose de planifié», souffle-t-elle au téléphone.

Mélanie est loin d’être un cas isolé. Giulia, Stéphanie*, Blaise et Léa* jonglent entre obligations professionnelles, engagements associatifs, loisirs et multiples relations amicales. La solitude, non merci, ou très peu. Ils ne se posaient pas la question de ses possibles vertus, jusqu’à ce que le confinement l’impose.

L’héritage d’une solitude moyenâgeuse

«Pour voir tous mes amis, je jouais au Tetris dans ma tête: aller manger avec un tel, faire du sport avec un autre, boire un verre avec ceux-là… Je ne réalisais pas que c’était une pression et, au début de cette situation, j’organisais sans arrêt des apéros Skype. Je ne voulais pas être seule», relate Stéphanie, 26 ans, active dans la communication.

Mélanie, elle, ne supporte pas le côté virtuel des verrées par écrans interposés. «J’ai eu très peur dans un premier temps, de ne rien avoir de prévu. Je craignais de manquer des choses. Ma première semaine confinée a été un temps de panique… Et, paradoxalement, j’ai ressenti un gros soulagement.»

La peur d'être seul

Mais pourquoi rejette-t-on, voire craint-on la solitude? «Nous sommes les héritiers d’une vision négative de la solitude qui remonte aux sociétés féodales, où elle était associée aux exceptions: la punition – par le bannissement après une transgression – ou la perte d’êtres chers. Et cela dans un contexte de vie très grégaire. D’ailleurs, il n’y avait pas de pièces spécifiques dans les logements, ni de lit attribué», rappelle Marie-Noëlle Schurmans, sociologue et professeure honoraire à l’Université de Genève, autrice de Les Solitudes (PUF). Et si le chevalier solitaire ou l’ermite jouissaient d’une aura particulière, ils ne faisaient, en réalité, qu’incarner «l’exception qui renforçait la norme».

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C’est plus tard, avec le développement d’une valorisation de la «vie intérieure» au sein des grands monastères, puis l’avènement des cabinets de réflexion à la Renaissance, que la solitude a pu redorer son blason: elle devient alors une marque de distinction sociale. Mais elle reste l’apanage d’une certaine classe et ne se défait pas complètement des aspects sombres que nous lui associons encore aujourd’hui. «Avec les mesures prises contre le coronavirus, nous sommes revenus à cette représentation négative, car nous avons ressenti une perte, celle du familier. C’est-à-dire de nos routines qui comprennent des lieux et des gens habituels», poursuit Marie-Noëlle Schurmans.

La valeur du repli

Mais la perte, lentement, se digère. Et laisse place à l’adaptation. Giulia, 25 ans, conte: «J’ai commencé par beaucoup écrire aux gens, je faisais des tirages de tarot à distance et j’étais sollicitée plusieurs fois par jour. Au bout d’un moment, j’ai lâché prise, car le contact uniquement numérique perd de sa saveur. J’ai instauré une nouvelle routine – que je n’avais jamais eue – entre yoga, travail universitaire, séries, etc.» Blaise Van Poucque, président de l’Amicale des pompiers du Cibest (VD), membre du conseil communal de Saint-Prex et copilote de rallye à ses heures perdues, a, lui, retrouvé le plaisir de passer du temps à la maison, «même s’il y a eu des jours où la météo rendait cela interminable, et que la vie associative me manquait un peu», précise-t-il.

«Quand la désorientation est passée, il peut y avoir des découvertes. Celle de la valeur du repli sur soi, d’abord, qui permet d’explorer ses propres ressources. Ensuite, celle de l’apprivoisement de la solitude: apprendre à manger seul, par exemple. Cela peut être autre chose, mais le repas constitue, par définition, un moment de partage. Enfin, on peut (re)découvrir des activités comme la lecture, la cuisine… La désorientation du départ a occasionné la découverte de plaisirs, d’une inventivité qu’on n’a pas du tout envie de perdre», analyse Marie-Noëlle Schurmans.

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De l’inventivité, Léa en a à revendre. Elle approche de la soixantaine, travaille à plein temps et adore se rendre au théâtre, à des concerts, chez des amis. Elle ne se plaint pas de ce rythme qui lui demande pourtant de choisir, parfois, entre trois invitations différentes le même soir. Le confinement lui a offert l’espace nécessaire à la création. «Cela faisait plus de douze ans que j’avais un personnage (théâtral) en tête, alors je l’ai travaillé, et je me suis filmée. Si je n’avais pas vécu cette phase, le personnage ne serait jamais sorti», confie-t-elle. Mélanie, qui angoissait à l’idée d’avoir du temps libre, a renoué avec la lecture et s’est offert une table de mixage qu’elle n’aurait jamais achetée autrement.

Pour autant, cette parenthèse enchantée avec soi-même n’est possible que sous certaines conditions. «Ce sont des situations où les gens disposent souvent des ressources psychiques nécessaires à ces découvertes, mais il y a des personnes qui ont moins pu les développer, et certaines ont aussi moins de moyens matériels. Le fait d’apprivoiser ce temps est alors plus compliqué, se découvrir des ressources propres est entravé par la coprésence si l’on vit à plusieurs dans un petit espace, par exemple», pointe Marie-Noëlle Schurmans.

Benoît Dompnier, maître d’enseignement et de recherche en psychologie sociale à l’Unil, précise que «le fait de quitter un certain environnement social peut être bénéfique à court terme mais dangereux à long terme, surtout si l’on souffre de certains troubles comme l’anxiété sociale ou la dépression.»

Les relations sociales impliquent un certain nombre de contraintes: on est attentif à ce que l’on dit, à ce que l’on fait

Benoît Dompnier

Déconfinement, ou déconfiture

Mais celles et ceux qui ont fini par apprivoiser ce tête-à-tête avec eux-mêmes ont à peine eu le temps d’en profiter qu’il a fallu ressortir. «J’ai immédiatement revu des gens, la tête la première, sans prendre le temps de faire des choses par étapes. Je n’aurais pas dû, ça a été un choc, une perte de rythme monumentale. J’ai été très fatiguée», raconte Giulia. Stéphanie et Mélanie se sont, elles, surprises à redouter le déconfinement. Rien d’étonnant pour la sociologue: «Le confinement nous a aidés à trouver des richesses, et le déconfinement peut constituer une nouvelle perte, celle d’un nouveau familier.»

Et puis, cette nouvelle rupture a définitivement marqué la prise de conscience «qu’avant, c’était trop». «J’ai revu quelques personnes et je me suis retrouvée ennuyée, voire triste dans certains cas, car j’ai réalisé que je me trouvais dans ce genre de situations pour faire plaisir aux autres et pas à moi. Il y a une sorte d’obligation sociale à participer à des apéros, à des discussions interminables alors que je serais mieux chez moi. J’en ai pris conscience, et ça a donc été assez dur», confie Mélanie.

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Surgit alors une question: pourquoi ne s’en rendaient-ils pas compte avant? Marie-Noëlle Schurmans évoque la puissance de la routine, et Benoît Dompnier ajoute que «les relations sociales impliquent un certain nombre de contraintes: on est attentif à ce que l’on dit, à ce que l’on fait. C’est une pression, de maintenir une image positive de soi. Mais on n’en a pas forcément conscience, car il s’agit de normes que l’on intériorise, elles font partie de nous. Par ailleurs, je n’ai pas connaissance d’études sur le fait que l’hypersocialité puisse être négative, car le propre de l’humain est précisément d’être un animal social. Il est sûr, en revanche, que tout comportement excessif a ses écueils.»

Promesses à soi

Tout ce petit monde s’accorde sur les bienfaits retrouvés d’un moment pour soi et certains ont même pris des résolutions: Blaise assure qu’il «lèvera un peu le pied» et ne compensera pas le temps qu’il aurait dévolu à l’organisation du concours cantonal des sapeurs-pompiers par d’autres activités. Stéphanie, en quête d’emploi, privilégiera désormais un temps partiel plutôt qu’un 100%, tandis que Mélanie se promet de libérer deux soirs dans la semaine: «Je vais le noter dans mon agenda, comme un rendez-vous avec moi-même.»

En plus de se ménager davantage de temps pour elle, Giulia pense «reformuler la manière de voir des gens: ne plus faire des promesses, pour que ce soit des rencontres plus spontanées. On voit beaucoup de gens par habitude, rituel, par effet d’affirmation, de délimitation identitaire. Là, on les revoit parce qu’ils nous ont manqué. Je trouve ça plus simple et plus sain, j’aimerais le garder à l’esprit», conclut-elle avec calme.

Cet apaisement, Marie-Noëlle Schurmans le préconise pour regarder vers l’avenir: «Qu’accepte-t-on de retrouver, qu’accepte-t-on de perdre ou de garder parmi les découvertes récentes? C’est un travail de réflexion et de rééquilibrage. Il y a un ressenti à soupeser, et il faut faire des essais et des erreurs. Rien n’est noir ou blanc: on se trouve en permanence dans des états de réinvention du rapport à soi et aux autres.»


* Prénoms d’emprunt