Jamais l'Homme n'a été aussi inquiet au sujet de la qualité de son alimentation. L'abondance dans laquelle baignent les pays développés a donné naissance à une angoisse nouvelle: celle de manger sainement. Au point que cette crainte se transforme chez certains individus en maladie. Dans son magazine Tabula, l'Association suisse pour l'alimentation (ASA) s'inquiète de la montée en puissance de ce nouveau trouble, appelé orthorexie (étymologiquement: manger droit).

Pour l'orthorexique, la vie entière se résume en une lutte perpétuelle entre les bons et les mauvais aliments. Sa hantise l'oblige à planifier ses repas plusieurs jours à l'avance; au besoin, il emporte avec lui un «kit de survie» (par exemple, du lait de soya pour son café). Manger sainement lui procure en revanche un sentiment de fierté, pour ne pas dire de supériorité. «Quelqu'un dont les journées sont remplies de jus de froment, de tofu et de biscuits au quinoa peut se sentir aussi saint que s'il avait consacré sa vie aux sans-abri», affirme le Dr Steven Bratman, «découvreur» de l'orthorexie. Après avoir identifié ce nouveau désordre alimentaire en 1997, Steven Bratman lui a consacré un livre en l'an 2000, Health food junkies («Les drogués de l'alimentation saine»). L'auteur parle en connaissance de cause. Cet ancien agriculteur écolo refusait de manger des légumes qui avaient été récoltés depuis plus d'un quart d'heure. Il lui fallut deux ans pour guérir de cette folie.

A Berne, le Dr Bettina Isenschmid, responsable de la consultation pour les désordres alimentaires à l'Hôpital de l'Ile, constate que le nombre de personnes présentant les symptômes de l'orthorexie «a augmenté de manière très nette depuis cinq ou six ans», au point de constituer un motif de consultation très fréquent. L'ASA affirme de son côté que «la vague de l'extrémisme nutritionnel atteint des proportions inquiétantes». Beaucoup d'orthorexiques ne sont probablement même pas détectés. «En soi, vouloir manger sainement est positif. On disait la même chose des bourreaux du travail, avant de réaliser qu'il s'agissait d'une véritable addiction pour certains individus. Notre société permet ainsi à certains comportements de passer plus ou moins inaperçus», déclare le Dr Begona Penalosa, psychiatre spécialisée dans le traitement de l'anorexie à Genève. Aux Etats-Unis, l'association des médecins estime que l'orthorexie est bien plus répandue que l'anorexie et la boulimie.

Certains auteurs n'hésitent pas à parler de «désordre alimentaire collectif». De manière unanime, les spécialistes dénoncent le rapport névrosé de notre société à la nourriture. Vache folle, organismes génétiquement modifiés, bifidus actif, tomates hors sol, alicaments, tous les ingrédients sont là pour confectionner un nouveau trouble alimentaire. Le riz prétendument enrichi est en fait du riz raffiné auquel on a rajouté des vitamines de synthèse, les écrevisses d'élevage sont nourries avec du maïs en boîte, les boissons «au goût de fruit» peuvent très bien ne contenir aucune trace de fruit. Le Dr Bernard Wasyfeld, l'un des seuls psychiatres français à s'être penchés sur le problème, estime que la mode du bio contribue également au phénomène, en introduisant la notion des «bonnes» et des «mauvaises» graisses. «Nous sommes immergés dans un environnement de conseils et d'interdits», déplore Bettina Isenschmid.

Selon une enquête nationale publiée au mois d'avril par l'Institut français de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes), les consommateurs sont de plus en plus soucieux de manger sainement. Lors de la composition d'un menu, le facteur santé constitue le premier critère pour 73% des sondés. Paradoxalement, les gens continuent de mal se nourrir: alors que l'ASA recommande cinq fruits et légumes par jour, la majorité des Suisses s'arrête à deux ou trois, tout en abusant de la viande. Et, finalement, ce n'est peut-être pas plus mal. Steven Bratman affirme avoir réussi à obtenir, chez plusieurs patients, une «guérison spontanée» à coups de bières et de pizzas. Lui-même s'en est sorti grâce à un traitement drastique à base de crème glacée et de repas à l'emporter.