«J'ai 23 ans et j'ai commencé mon «coming out» il y a seulement cinq mois. J'ai réalisé mon homosexualité à l'âge de 16 ans, même si, rétrospectivement, je pense que je la devinais bien avant. Ça a été un choc. J'étais persuadé que les homosexuels étaient des excentriques, des folles ou des pédophiles. N'étant pas folle, j'étais certain de devenir pédophile! J'avais vu ça dans des films, des reportages, ce sont les seules images que je connaissais. Je ne voulais pas être comme ça, je le refusais. J'ai développé une haine complète de moi et surtout de mon corps, car j'attribuais à mon corps cette tare. Comme tout le monde, je ne voyais dans l'homosexualité que le sexe et j'en concluais que j'étais incapable d'amour. Je ne me supportais plus, je m'en voulais d'exister. Je n'en parlais à personne. J'étais sûr que tout le monde m'en voudrait. Je n'osais même pas me renseigner, chercher un secours dans les livres, certain de me trahir. Je ne voyais plus aucun avenir. J'ai eu des idées suicidaires, mais je ne suis jamais allé au bout. J'ai tenu le coup, mais je ne sais pas comment. On s'habitue. Je me suis réfugié dans les études, où j'étais plutôt brillant, heureusement.

»J'ai passé toutes mes études seul, à me dissimuler. L'homosexualité n'était jamais abordée pendant les cours d'éducation sexuelle. Et pas un élève n'aurait osé poser une question sur le sujet, de peur d'être reconnu. Il n'y avait aucune représentation de l'homosexualité, aucun document consultable, aucun encadrement. Les rares discussions étaient plus pornographiques qu'autre chose. On a eu des débats sur la drogue, le racisme, mais rien sur l'homosexualité. Comme si celle-ci n'existait pas. Aucun élève, aucun professeur homosexuel ne s'affichait. On parle pourtant de 5% de la population, ça fait du monde dans un collège de 4000 personnes… Mais c'est la loi du silence. Et ce silence laisse libre cours aux préjugés: les folles, les drag queens, le sexe à outrance, la pédophilie.

»Ce qui m'a aidé à m'en sortir c'est de me lancer dans le judo, de découvrir qu'on pouvait faire quelque chose de son corps, qu'il n'était pas que le mal. Vers 20 ans, j'ai admis qu'il ne servait à rien que je me batte contre ma nature. Une forme de résignation. Pas très positif. Puis à 23 ans, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit que c'était le moment, et j'ai fait mon «coming out» devant maman. J'ai un très bon contact avec elle, mais j'ai mis une heure et demie à lui dire. Durant les cinq mois suivant, j'ai mis au courant mon frère, un très bon ami (hétéro), mon père, puis les animateurs du judo. Personne ne m'a rejeté. Mais mon père a été très choqué. Ce n'est pas une question de préjugés ou d'amour, c'est seulement atroce pour lui, un monde qui s'effondre. Aux gens moins proches, les voisins et les collègues d'université, je n'en parle pas, c'est moins important. Il ne s'agissait pas de le crier sur les toits, mais simplement d'arrêter de mentir.

»Ensuite j'ai rendu visite à une association de gays. Et j'ai découvert que ça existait, que la terre tournait! Je redevenais normal. Si l'école m'avait informé, même de manière minimale, je ne me serais sans doute pas davantage affiché, mais ça m'aurait aidé à m'accepter, à me construire une meilleure image de moi-même. J'aurais admis que l'amour entre hommes est possible et j'en aurais fini avec ce préjugé de la déviance sexuelle. Je ne me serais pas interdit de tomber amoureux pendant des années. Je ne comprends pas que des directeurs disent: «L'école n'est pas le lieu pour aborder cela.» C'est pourtant là qu'on est toute la journée, c'est là que sont nos copains, c'est là qu'on apprend! Il faut reconnaître que l'homosexualité existe, affirmer que ce n'est pas que du sexe, expliquer qu'on n'a pas choisi ce «mode de vie» comme dit à tort la Constitution, mais que ça s'est imposé à nous.»

Propos recueillis par X.d.S.