L'homme des glaces a désormais son musée (LT du 28 mars). L'institution détaille son époque et les recherches pluridisciplinaires menées depuis plus de six ans sur sa personne. Outre les préhistoriens, des spécialistes en anthropologie, anatomie, radiologie, pathologie, hématologie, dermatologie, microbiologie ou paléobotanique se sont longuement penchés sur la momie. Entre hypothèses et certitudes, voici un résumé de l'état des recherches.

Quel âge avait-il?

Des analyses menées sur les os de l'homme des glaces ont pointé un âge minimal de 40 ans et un âge maximal de 53 ans, donc une valeur moyenne de 46 ans. Ses dents, qui étaient saines, et caractérisées par un fort écartement des incisives médianes supérieures, montraient une forte usure. Celle-ci est sans doute due à la mastication de céréales – qui contenaient alors beaucoup de sable – et surtout de viande fumée. Compte tenu des conditions de vie du néolithique, l'individu avait atteint un âge avancé.

Comment était-il habillé?

L'homme des glaces était parfaitement équipé pour affronter le froid: il portait plusieurs couches d'habits de cuir, dont un pagne et des caleçons longs en peau de chèvre. Ses chaussures, soigneusement lacées, étaient fourrées de foin: la semelle était en peau d'ours brun, l'empeigne en cerf. Oetzi était de surcroît revêtu d'un coupe-vent de fibres végétales et d'un bonnet en peau d'ours. Les pièces de cuir étaient souvent cousues – ou réparées – avec le point de surjet.

Comment était-il équipé?

L'homme des glaces transportait deux récipients de bouleau, dont l'un contenait des braises. Sa ceinture recelait une poche destinée à la préparation du feu, avec du silex et de l'amadou. Il portait en outre un nécessaire de couture. L'homme avait un sac à dos, un arc non fini, un carquois et 14 flèches (deux seules étaient opérationnelles), un poignard de silex, une série d'instruments ou d'armes en os, surtout une extraordinaire hache de cuivre en parfait état de conservation.

A quelle époque vivait-il?

Analysés au carbone 14 à Zurich et Oxford, des fragments corporels ont indiqué que l'homme vivait dans une période comprise entre 3350 et 3100 avant J.-C., à l'Age du cuivre (période située après l'Age de la pierre, avant l'Age du bronze). D'autres analyses, osseuses ou végétales, effectuées en Grande-Bretagne, Suisse, Suède, France et aux Etats-Unis, ont corroboré l'ancienneté de l'homme des glaces, qui vivait donc il y a environ 5300 ans. Comme le montrent plusieurs indices (armes, habits ou végétaux qu'il transportait sur lui), Oetzi était originaire du Sud-Tyrol, sans doute du val Senales ou val Venosta. Un botaniste écossais s'est penché sur les 30 espèces de mousses retrouvées près du corps ou dans les effets personnels du berger. Parmi elles, plusieurs sont endémiques au Sud-Tyrol. Des pollens ont par ailleurs pointé avec précision l'époque saisonnière de la mort, fin septembre ou début octobre.

Quel était son état de santé?

L'homme des glaces ne présentait pas de signes de maladie mortelle. Il n'était toutefois pas en excellente santé. Il souffrait d'arthrose. Ses articulations étaient en mauvais état. Oetzi avait des parasites intestinaux et, pathologie étonnemment moderne, ses artères sclérosées indiquent que sa nourriture était très riche en cholestérol. Des traces d'empoisonnement au cuivre et à l'arsenic, consécutif au travail du cuivre, ont été relevées dans son corps. L'homme avait eu plusieurs côtes cassées à un moment donné de sa vie, mais les fractures s'étaient semble-t-il bien résorbées. Il mesurait 160,5 cm et pesait 46 kilos (la momie pèse aujourd'hui 11,03 kg).

Quelle était sa profession?

Sept occupations potentielles ont été évoquées. L'homme des glaces aurait été un renégat chassé de sa communauté. Ou un chaman, comme le suggéreraient ses nombreux tatouages, son amulette de marbre ou encore l'hypothèse de la castration. Il aurait été un chercheur de minéraux, un commerçant, un chasseur ou un paysan. Enfin, un berger. L'hypothèse du chaman retiré du monde pour mieux se concentrer sur ses incantations, un temps évoquée à grand tapage médiatique, ne tient plus. Les tatouages avaient une fonction thérapeutique. Si elle avait peut-être pour mission d'écarter les mauvais esprits, l'amulette de marbre n'était pas un objet extraordinaire pour l'époque, le IVe millénaire avant J.-C. Enfin, contrairement à ce qui a été dit, l'homme dispose encore de ses attributs masculins, bien que fortement résorbés par la momification. Oetzi était sans doute un berger doublé d'un chasseur. Il est mort à moins de cent mètres d'un chemin utilisé pour la transhumance entre le Nord et le Sud-Tyrol. Dans la région, la pratique remonte au néolithique. Elle s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui.

Pourquoi

portait-il autant de tatouages?

L'homme des glaces porte 157 traces bleu-noir de tatouages. L'hypothèse du chaman balayée, restait à trouver une explication aux signes, les plus anciens connus à ce jour. Les scientifiques croient avoir trouvé la solution. Les soins par pression, incision ou piqûre sur des zones corporelles endolories sont ancestraux. Les tatouages d'Oetzi – des groupes de traits rectilignes et deux croix (l'ensemble est encré avec du carbone végétal) – surmontent les articulations du poignet, du genou, des chevilles et de la colonne vertébrale. Comme l'homme souffrait d'arthrose, les tatouages devaient avoir une action lénifiante. Les scarifications effectuées dans le dos suggèrent qu'Oetzi a eu recours à un thérapeute de l'époque. Il portait de plus sur lui deux morceaux d'amadouvier, champignon aux vertus hémostatique et antiseptique.

Pourquoi et comment est-il mort?

Pour une raison inconnue, l'homme s'est écarté de son chemin de haute montagne. Etait-il poursuivi par un animal, ou par des individus hostiles, s'est-il perdu dans une tempête de neige à 3213 mètres d'altitude? A-t-il fui son village (situé une vingtaine ou trentaine de km en contrebas) pour se réfugier dans la montagne? Ses armes étaient soit endommagées, soit non finies. Il avait sans doute perdu son arc et il était en train de s'en confectionner un nouveau au moment de son décès. L'homme s'est réfugié dans une cuvette longue de 40 m, large de 3,5 m et profonde de 3 à 5 m, située à proximité du col de Tisa, dans les Alpes de l'Oetztal. Totalement épuisé, il s'est couché sur le côté gauche, un bras replié sur le thorax, la main sur l'épaule droite (le mouvement du glacier a accentué cette posture anatomique), les jambes légèrement écartées. Oetzi s'est endormi. Il est mort de froid.

Pourquoi le corps s'est-il momifié?

Au moment de sa mort, ou tout de suite après, il a dû neiger. La couche neigeuse a protégé son corps des charognards. Un vent sec, tel le sirocco, a ensuite dû se lever et souffler pendant plusieurs semaines. L'air s'est infiltré dans les interstices de la neige et, peu à peu, a desséché le corps. Celui-ci était protégé de la lumière et conservé dans une température de –6 à 0 degrés. Oetzi est une momie humide. Si les liquides et graisses du corps se sont partiellement desséchés, les cellules sont intactes. Le cerveau, le cortex, les poumons, le cœur, le foie ou les intestins ont subi une réduction lors du processus de momification, mais les organes internes ont globalement été bien préservés.

Pourquoi la découverte est-elle unique?

Jamais un homme préhistorique n'avait été retrouvé dans son contexte quotidien, avec autant d'équipements, d'armes et de vêtements aussi bien préservés. La plupart du temps, les corps exhumés ont un contexte funéraire. Jamais une momie préhistorique n'avait été retrouvée en possession de ses organes internes (les cas similaires avaient jusqu'alors une ancienneté de 300 à 400 ans au maximum). Un nouveau champ de recherche préhistorique, l'archéologie médico-légale, a ainsi pu être ouvert. La plupart des momies retrouvées sont sèches, non humides comme Oetzi. Elles proviennent pour l'essentiel d'Egypte, d'Asie ou d'Amérique du Sud, très rarement d'Europe. Et il est très rare qu'elles soient aussi anciennes. Au Danemark, le célèbre Homme de Tollund, lui aussi conservé dans un musée bâti expressément pour sa personne, a été assassiné vers 220 avant J.-C. Juanita, la jeune fille inca retrouvée en 1995, a été sacrifiée sur une montagne péruvienne voici 500 ans. Oetzi a en outre montré qu'un homme du néolithique n'était pas morphologiquement différent d'un individu de 1998. Et il a chamboulé nombre d'idées reçues sur la technique de la fonte du cuivre, plus sophistiquée qu'on ne le croyait pour cette époque, ainsi que sur la manière de se vêtir et de vivre dans les Alpes du IVe millénaire avant notre ère.

Sources: Musée d'archéologie du Sud-Tyrol et «Der Similaunmann» d'Emilia Taraboi, qui tient de paraître à Bolzano aux Editions Sachbuch.