Après 216 ans d'existence en tant que quotidien grand format, le Times a été publié pour la dernière fois samedi dans cette version. Dès aujourd'hui, le fleuron du groupe de presse de Rupert Murdoch n'existe plus qu'en tabloïd, ou format compact. Marchant sur les traces de l'Independent, le quotidien de centre gauche qui a achevé sa mue le 17 mai, le Times (conservateur) a définitivement sabordé sa version broadsheet, réservant désormais celle-ci à son édition dominicale, le Sunday Times. Ce sont les lecteurs pendulaires, qui plébiscitent un format pratique à lire dans le métro, qui ont induit ce bouleversement historique. Il faut préciser que le grand format britannique, tout comme le demi-format, est considérablement plus grand que celui d'un journal comme Le Temps, ou respectivement Le Matin.

L'expérience du format compact – on évite de parler de tabloïd, un terme généralement associé aux journaux populaires comme le Sun ou le Daily Star – avait été entamée par le vénérable quotidien londonien le 26 novembre 2003. Durant toute cette période, les deux formats, l'ancien et le nouveau, sont restés disponibles en kiosque. Cette stratégie pour tester le marché est calquée sur celle de The Independent (LT 10.3.04), avec les mêmes résultats: «Nous avons analysé nos ventes de compacts en Ecosse, en Irlande du Nord et dans le sud-ouest de l'Angleterre, et celles-ci ont singulièrement progressé (ndlr : +21,5% en Irlande du Nord, +11% en Ecosse) quand nous avons définitivement abandonné le grand format», a souligné Paul Hayes, directeur général du journal.

Un pari risqué

Deuxième des quotidiens britanniques dits «de qualité», avec quelque 660 000 exemplaires vendus, loin derrière les 914 000 exemplaires du plus conservateur Daily Telegraph, le Times fait cependant un pari risqué. Là où le journal était encore disponible en grand format ces dernières semaines, il attirait pas moins de 200 000 lecteurs. Et ces lecteurs pourraient aller grossir les rangs du Telegraph (droite) ou du Financial Times (centre droit). Pour certains observateurs, l'inévitable perte de lecteurs attachés au grand format pourrait cependant être largement compensée si le Times réussissait à attirer une partie des 2,5 millions de clients du Daily Mail, un tabloïd nettement marqué à droite qui pourrait souffrir de l'arrivée de Rupert Murdoch sur ses plates-bandes.

«Je suis surpris qu'ils aient attendu si longtemps pour faire ce changement», s'étonne ainsi Steve Goodman, le président de Mediacom (spécialiste des espaces publicitaires dans les médias), soulignant «le coût nécessaire pour faire coexister deux formats d'un même journal». Un coût estimé à 15 millions de livres (21,75 millions d'euros) par an, selon des chiffres avancés samedi par The Independent. Avec le passage au demi-format, les ventes de ce dernier ont progressé de 21%. C'est sans doute ce qui a encouragé le groupe de Rupert Murdoch à franchir un pas symboliquement risqué: l'image du tabloïd est encore associée à la gutter press, la presse de caniveau. Mais tout indique que cela ne durera pas.